—Dans un corbillard! Ah! Ah! exclame Noro, railleur.

—Voilà. Je cherchais un passeport que je ne trouvais pas. On vient me dire qu’un ami conduisait hors frontière le corps de sa femme, récemment décédée. Il m’offre de l’accompagner. Je serai le beau-frère... Nous prenons place tous les deux dans le wagon funéraire. Une première fois, on visite les passeports. Je me fais le plus possible une figure d’enterrement... Le commissaire ouvre la porte. Devant ce spectacle navrant de deux hommes veillant un cadavre, il s’arrête, se découvre, salue... Le train repart... Même scène à la frontière... Je n’avais plus qu’à essuyer mes pleurs. C’était fini... Le tour—un tour qui manquait de gaieté, mais qui ne m’en sauvait pas moins—était joué.

Bazire a fini.

—Et toi? dis-je à Cœurderoy.

Cœurderoy va nous raconter son histoire, quand un coup de coude me fait retourner vers mon voisin. Massenet.

—Quoi?

—Dirait-on pas le père Gaillard... Là. En face de nous, avec Claris?

Le père Gaillard—Gaillard père, disait-on, à la fin de l’Empire, pour le distinguer de son fils, Gaillard fils, dessinateur et poète révolutionnaire,—a été nommé par Rossel directeur général des barricades. Il a démissionné quelques jours avant la débâcle. Mais il n’en était pas moins désigné à la fusillade. Les journaux ont raconté sa mort, comme ils ont raconté celle de Vallès, de Billioray, d’autres que nous savons parfaitement vivants. C’est encore un ressuscité.

Les deux promeneurs se sont approchés de notre table. Claris, ancien chef du bureau de la presse à l’intérieur—l’intérieur de la Commune—est à Genève depuis quelques semaines. Un homme tout vêtu de noir, le visage complètement rasé, l’accompagne.

—C’est bien lui, me souffle Massenet. Je vous dis que c’est le père Gaillard... Voyez son nez... Il n’y a qu’un nez comme ça sur la terre...