Le nez du père Gaillard est, en effet, unique au monde. Ce nez est un signalement à lui tout seul. Comment diable les argousins ont-ils pu laisser passer à la frontière un nez qui dénonce son homme à première vue! Jamais appendice nasal d’honnête homme—car le père Gaillard est un brave homme s’il en fut, travailleur et probe,—n’a été plus bizarrement retourné, contourné, aplati. Notre ami Léon Massol,[259] qui, en qualité d’ingénieur de la ligne en construction Genève-Annemasse, a des mathématiques, trouvera, dès sa première rencontre avec le père Gaillard, que ce nez est en paraboloïde hyperbolique!

Du haut du ciel communard, où tu dois trôner, en carmagnole et bonnet phrygien, pardonne, ô mon vieux Gaillard, ces innocentes plaisanteries...

Claris a rencontré le père Gaillard—car c’est bien lui—rue du Mont-Blanc. Le vieux barricadier—Gaillard, qui a été de 48 et de 51, a dépassé la cinquantaine, ce qui, pour nous, jeunes gens, est être déjà très vieux—cherchait, depuis le matin où pouvaient bien nicher les amis réfugiés à Genève.

Gaillard prend place. Présentation et serrements de mains. Massenet, seul de nous, le connaît pour avoir été en relations de service avec lui pendant la Commune. Bazire l’a rencontré sous l’Empire, à la Marseillaise. Moi, je l’ai vu dans les réunions publiques. Une entre autres, à Belleville, le soir même du Quatre-Septembre. La scène se représente à ma mémoire.

Dans une salle de café-concert, une foule houleuse. J’étais entré avec Vallès. Nous avions pris place tous deux au bureau, comme assesseurs.

Brusquement, sans crier gare, un homme, tête nue, la chevelure et la barbe grisonnantes, fend la foule, se précipite sur l’estrade.

—Citoyens, les sergents de ville de Piétri se sont reformés. Ils poursuivent les patriotes. Nous sommes trahis.

Et l’orateur saisit une hache, jusque-là cachée sous son veston. Il la brandit.

—Aux armes! Secourons nos frères!

La foule s’affole. Un pauvre diable, qui cherche à fuir, se jette, tête baissée, dans une glace qu’il prend pour une porte ouverte. La glace se brise. L’homme hurle de douleur. Une lampe à pétrole se décroche et tombe. Brouhaha...