La frontière! Qui n’a pas vécu en exil—les premiers jours surtout—ne peut comprendre ce que ce mot, frontière, renferme d’angoisses et de désirs.
La frontière, c’est la chaîne qui, comme au ghetto, ferme aux exilés le chemin de la Patrie. Si nous franchissons cette barrière, c’est pour chacun de nous le bagne ou la déportation, peut-être le poteau de Satory.
Et, pourtant, nous l’aimons, cette chaîne!
Plusieurs fois déjà, nous sommes allés jusqu’à elle. Nous nous sommes arrêtés, le cœur serré. De l’autre côté de ce chemin, que nous franchirions d’un saut de nos jambes de jeunesse, la terre est la même que celle que nous foulons. Les arbres ont le même feuillage. Les prairies, les mêmes fleurettes d’or et de pourpre. Et, cependant, ces feuilles et ces fleurs, il nous semble que, là-bas, leur couleur est plus vive et leur parfum plus délicat...
Une après-midi que nous étions allés à Chêne, où s’était fixé Cluseret, nous avons poussé jusqu’à la frontière. Nous avons arrêté une petite paysanne au bonnet blanc et aux joues en pomme d’api, qui s’apprêtait à franchir la planche de bois du ruisseau qui baigne les deux rives de Suisse et de Savoie:
—Va nous cueillir un bouquet, là, de l’autre côté...
La petite nous regardait, comme elle eût regardé des gens qui n’avaient pas leur raison.
Des fleurs! Un bouquet! Mais est-ce que nous n’en avions pas tant que nous voulions, des fleurs, à portée de nos mains!
L’un de nous la rappela, lui donna une pièce blanche. Un quart d’heure après, elle revenait vers nous avec une brassée de boutons d’or, de coquelicots et de bleuets, qu’elle déposait en riant sur la table autour de laquelle nous étions assis.
C’étaient des fleurs de là-bas, de l’autre côté du ghetto. Des fleurs que nous n’osions pas aller respirer et cueillir.