Je le rencontrai pour la dernière fois sur le quai. Il marchait devant moi, droit et sec, le chef tout blanc toujours découvert, balançant de la main gauche un paquet noir, probablement des bottines qu’il allait livrer. Je passai près de lui. Il ne me vit pas. Je lui frappai sur l’épaule.

—Eh bien! Comment va?

—Vois-tu, me répondit tristement le vieux frère d’armes, je vieillis—il était plus qu’octogénaire. Je ne vois plus clair...

Je le regardai. Ses prunelles étaient comme décolorées et vides. Nous fîmes ensemble une cinquantaine de pas.

—Allons, à un de ces jours...

Quelques semaines après, ouvrant le Temps, je trouvai la nécrologie du vieux barricadier. Le brave père Gaillard s’était éteint à l’âge respectable de quatre-vingt-quatre ans, laissant, m’a-t-on raconté, un fils jeune encore, qu’il avait baptisé des prénoms de Jean-Paul, en l’honneur de son maître, l’Ami du Peuple.

Par une ironie du sort, Gaillard, lui, le révolutionnaire, maratiste fervent jusqu’à sa dernière heure, s’appelait Napoléon.

DIMANCHE A LA FRONTIÈRE

Genève

Premiers jours de septembre 1871.—Nous nous sommes donné rendez-vous, une douzaine, sur le pont du Mont-Blanc. Nous irons jusqu’à la frontière. Au Grand-Saconnex. Ce n’est pas loin. Une petite heure de marche. Nous arroserons de quelques picholettes de vin blanc une miche de pain et une tranche de gruyère. La nuit tombée, nous reviendrons à la fraîche.