Le père Gaillard s’était, comme Chardon, le chaudronnier-colonel, vite remis au travail. Cordonnier habile, véritable artiste en chaussures, la clientèle vint rapidement le chercher. Il fut de mode, à un moment, dans la haute société genevoise, de se faire chausser chez le communard.
Je ne me rappelle plus pourquoi le père Gaillard quitta sa cordonnerie pour fonder, à Carouge, près de la frontière, un petit établissement auquel il avait donné le nom de Café de la Commune.
Au coin d’une rue, une salle étroite, avec quelques tables et de rares clients, sauf les étrangers attirés par les articles des journaux parisiens. Les Anglais et les Américains qui prenaient, pour aller voir le père Gaillard, le tramway de Genève à Carouge, croyaient trouver là, occupés à vider des verres de sang ou tout au moins à forger de terribles complots, la fine fleur de la Commune. Ils étaient vite désillusionnés. La seule curiosité du Café de la Commune résidait dans l’apposition, sur les murs de la salle, de nombreuses photographies représentant, bien entendu, les barricades élevées par le père Gaillard. Au milieu d’elles, un portrait en pied, à la plume, du vieux barricadier, par son fils. C’était tout.
Quand je quittai, au commencement de 1873, Genève pour aller habiter Altorf, je perdis de vue le père Gaillard. Je ne devais le revoir que longtemps, longtemps après.
Un jour, il y a de cela une douzaine d’années, j’étais allé à l’Hôtel de Ville voir mon ami Callet, ancien communard comme moi, alors régisseur des propriétés communales. Nous vînmes à causer du père Gaillard.
—Tu veux le voir? me demanda Callet.
—Pourquoi pas?
—Eh bien, rends-toi place des Petits-Pères, au numéro 2. Frappe à la vitre de la loge du concierge. Le père Gaillard viendra t’ouvrir.
Gaillard, vieux, sans le moindre sou de côté, avait sollicité une place de concierge de l’un des immeubles appartenant à la Ville. Callet l’avait nommé à la place des Petits-Pères.
J’allai voir le père Gaillard. Chaque fois que je passais par là, je m’accoudais, pour causer, aux jours de la belle saison, sur le rebord de la large baie derrière laquelle il tapait sur la semelle sans répit.