—Tas de jean-foutres! criait-il hors de lui, de sa voix traînante de parigot. Tas de clampins! Ah! ils n’y reviendront plus à se foutre, devant moi, de la Commune!

L’après-midi est brûlante.

Razoua, silencieux, la pensée envolée vers quelque vision d’Afrique, bat à petits coups de canne les fleurs qui bordent la route. Il y a huit jours, il était encore enfermé dans sa cellule de la prison de Genève, le gouvernement français ayant réclamé son extradition. Petite souffle et s’éponge le front, tout en me contant, pour la vingtième fois, ses prouesses du 22 janvier, sur la place de l’Hôtel-de-Ville.

—Ah! mon vieux, fallait voir ça... J’avais mes poches pleines de petites bombes, grosses comme des œufs de pigeon... J’étais tout près de la grille, tout au bas des fenêtres d’où partait la fusillade... Je voyais sortir les canons des fusils... Les lâches! pour tirer, ils se cachaient derrière les murs... Ce que je te leur en envoyais, des pruneaux... Je les entendais éclater, d’un coup sec... Paf... Paf... Je n’ai foutu le camp que quand j’ai vu, par le quai, arriver Clément Thomas[263] avec la troupe.

Pendant que Petite parle, je me rappelle, moi aussi, ses bombes du 22 janvier. Il lui en était même resté. Le soir, à la brasserie Saint-Séverin, où nous avions rappliqué tous après l’échauffourée, Petite était là, dans son costume de capitaine du 130e, secouant, de sa main enfoncée dans la poche de sa vareuse, la demi-douzaine de bombes qu’il n’avait pas employées, comme il eût secoué des pralines dans un sac.

—Mais, animal, tu vas nous faire sauter tous!

Razoua s’était mis à marcher à l’écart, battant les buissons, rêvant toujours. Petite s’adressait maintenant à moi tout seul:

—Tu te rappelles qu’au 22 janvier il y avait des tas de sable, plein la place de l’Hôtel-de-Ville. Quand les coups de fusils des mobiles bretons partirent, fallait voir comme tout le monde se foutait à plat ventre derrière les tas. Dame! la peau avant tout. Ça se comprend... Moi, nom de Dieu, je lançais toujours mes bombes à la volée... Je ne sais pourquoi, je fais quelques pas en arrière... Je me fous dans un bonhomme, aplati comme une punaise... Un commandant, mon vieux. Oui, un commandant... Avec une vareuse à longs poils et ses quatre galons d’argent cousus dessus... Je l’empoigne par la peau du... dos. Je lui fais faire demi-tour. Je le mets debout...

—Eh bien?

—Eh bien! Ah! non! Je ne sais pas si je dois te le dire...