Pendant toute une après-midi, il reste, seul, assis à la terrasse d’un café, le regard perdu sur les montagnes ou sur la nappe brillante du lac.
A quoi pense-t-il? Quelles visions lointaines retiennent sa pensée?
De temps à autre, il hume une gorgée de son verre d’absinthe blanche, tire de sa pipe à large fourneau et à manche de merisier recourbé, une longue bouffée, qu’il regarde s’étendre lentement et s’évanouir dans le bleu du ciel.
Un camarade survient-il, qui lui apporte quelque nouvelle de l’Assemblée de Versailles, un discours de Thiers, l’œil bleu s’allume, les sourcils se haussent, le front se ride... Le silence fait place à la parole exubérante, à la colère.
—Vieille canaille...
Le camarade parti, Razoua se plonge de nouveau dans son rêve. Il rafraîchit son absinthe, pousse de nouvelles spirales de fumée...
Et c’est ainsi tous les jours.
évasion
Au café du Nord. Je ne sais plus quel nouveau fugitif nous est arrivé. Il nous dit son odyssée. Comment il s’est servi d’un bon gendarme pour nous rejoindre. Il s’était installé dans un petit village voisin de la frontière. Et, comme il maniait assez gentiment le pinceau, il s’en allait, l’après-midi, son chevalet sur l’épaule et sa boîte de couleurs à la main, faire quelque pochade.
Un jour, il s’est campé à quelque cent mètres de cette frontière, qu’il n’ose cependant franchir. Passe un gendarme, qui s’approche de l’artiste, le regarde étaler ses couleurs sur la toile.