Et, me montrant du doigt le bas de sa jambe:

—Un éclat d’obus... La cheville à moitié écrasée... Impossible de me tenir debout... Je rentre chez moi... Demain, je serai dispos... J’irai à l’Hôtel de Ville...

—Alors? Ils sont au Champ de Mars?... Avancent-ils vite?...

—Qu’en sais-je?... Je n’ai vu personne... Je ne sais rien...

Une voiture passe, au petit pas.

Razoua se dresse à demi, appuyé sur son sabre... Il se hisse sur les coussins, étale sa jambe malade... Nous nous serrons les mains...

Genève

Deux mois après. Juillet. A Genève. Je revois Razoua pour la première fois depuis notre rencontre au Palais-Royal. Plus de revers rouges. Plus de ceinture écarlate. Plus de sabre. Veston de velours et pantalon de coutil gris. Cheveux en brosse grisonnants. La barbe longue en pointe. L’ancien colonel de la Commune, avec son nez fortement busqué, son front largement découvert et ses yeux bleus, a toujours l’allure militaire. Jetez sur ses épaules un burnous, coiffez le crâne d’une chéchia, et vous aurez devant vous le parfait spahis.

Car, avant d’être journaliste au Réveil de Delescluze, chef du 61e bataillon de Montmartre sous le siège, représentant du peuple de Paris à l’Assemblée de Bordeaux et colonel commandant l’École Militaire sous la Commune, Razoua a été marchis-chef de spahis en Afrique.[266]

De son long séjour en Algérie, Razoua a conservé l’habitude du silence et la nostalgie du rêve.