Mes mains étaient noires de poudre. Je sentais mon épaule tout endolorie. Et, tu sais, l’épaule...
—Eh bien?
—L’épaule!... Les mains, ça n’est rien. Un coup de torchon suffit. Mais, l’épaule, ça se congestionne par le frottement du fusil. Ça se rougit... Un officier malin ne s’y trompe pas... L’épaule, on ne peut pas se figurer ce que ça fait fusiller son monde... Dès que vous pouvez aviser un coin, vite la veste à bas, et la chemise, et si vous pouvez avoir un brin d’eau de cologne ou de vinaigre, frottez dur. Ça fait passer la rougeur...
—Te voilà donc au bas du mur du Père-Lachaise?
—Tu connais le restaurant qui fait le coin du boulevard et de la rue du Repos, où nous nous réunissons, à chaque anniversaire, pour aller porter au Mur les couronnes... C’est là que je suis entré.
J’étais en civil... Ah! un drôle de costume de civil... Si quelque soldat m’avait vu à ce moment, je crois bien qu’il n’aurait pas hésité un instant à me coller au mur... Mon chapeau mou, bossué, boueux... Et mes souliers! Des souliers du Juif-Errant qui aurait marché un siècle dans la fange...
Je jetai un regard sur mon veston... De l’huile que m’avait laissée le voisinage des roues de canons. De la boue jaunâtre. De larges plaques blanches qui étaient les frottements contre les tombes, de l’herbe mouillée... Et, à ma ceinture, mon revolver...
Ah! de celui-là, je me dis que je ne me séparerais pas, dût-il me faire fusiller...
La salle du restaurant était vide. Tout le monde devait être caché dans les caves ou ailleurs... Je poussai une porte et je me trouvai dans la cuisine.
Une forte fille aux manches retroussées astiquait tranquillement une casserole...