Et continuant:
—Les clients ne se sont guère montrés aujourd’hui. Je t’avertis que je suis maussade... C’est demain le terme... Tu sais, le Terme... Proudhon a fait un chouette article sur ce foutu Terme...
Nous bavardons. Il n’y a qu’une quinzaine que nous nous sommes rencontrés, au Père-Lachaise, où nous accompagnions un camarade mort.[272]
—Au fait, dis-je, tu ne nous as pas conté l’autre jour comment tu avais pu t’échapper, la nuit du samedi au dimanche... quand les troupes eurent complètement envahi le cimetière...
—A mesure que les soldats entraient—commença Privé—nous reculions vers le boulevard, là où est située la Conservation... J’avais avec moi un gamin de quinze à seize ans, qui, depuis la veille, me suivait partout... Tout le jour, la soirée plutôt, il avait rechargé mes fusils... J’en avais deux... Nous attendions, appuyés au mur d’enceinte, silencieux, guettant les moindres bruits... Les soldats ne bougeaient pas... Il était peut-être deux ou trois heures après minuit, quand je me décidai à quitter le cimetière... Tout était définitivement perdu. Il n’y avait plus qu’à fuir.
—Allons, filons, dis-je au gosse. Séparons-nous. Chacun pour son compte... C’est plus sûr...
Le gamin me quitta. Où alla-t-il? Je n’en sais rien. Je n’ai jamais plus entendu parler de lui.
Je cachai mes deux chassepots dans les broussailles. Pourquoi? Je me le demande encore... Puisque je fuyais... Et je grimpai à la muraille, m’aidant aux poutres qui y étaient adossées.
Dès que je fus sur le faîte, je reconnus—je l’avais oublié—que la rue était à trois ou quatre mètres en contrebas... Après m’être assuré que tout était désert, que pas un être humain ne pouvait me voir, j’enjambai la crête du mur et je me suspendis par les mains dans le vide... Je lâchai... et je me trouvai, sans une égratignure, solide sur pattes, droit sur le pavé...
Maintenant il fallait se garer.