LE CITOYEN PRIVÉ

Juillet 1898. Rue de Rennes. Adossée à la muraille, au numéro 76, une baraque en planches. Une sorte de hangar qui donne asile à une modeste boutique d’antiquités. Derrière les vitres, des étoffes anciennes, des tableaux, des bibelots. Dans un coin du magasin, une ouvrière, le visage penché sur une bande de tapisserie qu’elle raccommode. Assis dans un large fauteuil, ancien comme tout ce qui est là, un homme au visage énergique, à la barbe en pointe grisonnante. Il lit un journal.

Le citoyen Privé.

Privé a dépassé la soixantaine. Dans sa haute taille et ses larges épaules, avec sa crinière grise, ses sourcils broussailleux sur des yeux bleus, son nez fortement accusé, le regard franc toujours en avant, le vieil insurgé a fort grand air.

—Mon père est mort à quatre-vingt-dix ans, me disait-il un jour. J’ai encore le temps de voir la prochaine.

La prochaine, c’est Elle... C’est la Commune!

Revoir flotter le drapeau rouge! Entendre encore une fois tonner, sur la place de l’Hôtel-de-Ville, les acclamations d’autrefois! Rêve éternel du communard qu’est resté Privé!

Je donne un petit coup au carreau de la porte. Privé lève le nez.

—Entre, me crie-t-il sans bouger.