Quelques jours après, je revis encore le sergent. Il m’aborda d’un air embarrassé, presque défiant.

—Je crois que vous feriez bien de partir d’ici, me dit-il en me prenant à l’écart. J’ai comme un pressentiment que vous n’y êtes plus en sûreté. Au Luxembourg, on me regarde d’un drôle d’œil, comme si j’étais devenu suspect. J’ai quelquefois un doute sur mes deux agents au brassard... Vous n’avez raconté l’histoire à personne?

Je répondis que j’avais le premier tout intérêt à garder le secret.

—Ça ne fait rien, continua le soldat, je vous conseille vivement de chercher un autre abri. Et puis, voyez-vous, on va bientôt perquisitionner par ici... Si on vous reprend dans le coup de filet, cette fois je ne réponds plus de rien...

Je vis que mon sergent n’étais pas rassuré. Et ma foi, pourquoi le compromettre, si peu que ce fût, ce brave garçon qui m’avait arraché à la fusillade! Allons, il faut filer.

—Eh bien, dis-je, c’est entendu, je suis de votre avis.

Nous nous quittâmes. Une heure après, j’étais sur le pavé. Je m’étais dit que j’irais jusqu’à la rue du Val-de-Grâce, où j’avais un ami. Il habitait dans une maison, au fond d’un grand jardin. Certainement je serais là tranquille.

Je me dirigeai vers la place de la Sorbonne, remontant la rue Saint-Jacques. Au carrefour qui croise la rue Gay-Lussac, je crus que le cœur allait me manquer. La place était grise de soldats d’un bataillon de chasseurs, l’arme au pied. Des groupes s’étaient formés et regardaient. A un étage supérieur, je vis les fenêtres s’ouvrir, des têtes, des képis apparaître et, brusquement, des paquets tomber.

Un soldat jeta un fusil qui résonna sur le pavé. On perquisitionnait dans la maison voisine d’un chantier de démolitions. Bientôt la porte s’ouvrit et j’en vis sortir une demi-douzaine d’hommes entourés de chasseurs. Du gibier pour la cour martiale. Ou pour Versailles.

Le carrefour se vida. Je pus continuer la rue et atteindre mon refuge. Nous passâmes, un ami, que je rencontrai là, et moi, la journée dans le jardin, prêts à nous esquiver par une porte entr’ouverte si les perquisitionneurs arrivaient.