—C’était le matin du dimanche, me raconta M. Leprestre. (Je suis ici les notes écrites que j’ai prises de notre conversation.) Vers sept heures. Ils étaient cent cinquante, ou à peu près, groupés dans l’allée centrale, à une cinquantaine de mètres du grand portail du boulevard Ménilmontant. Ils étaient là quand j’arrivai. Depuis combien d’heures? Je ne sais. D’où venaient-ils? Je n’en sais rien non plus. Il y en avait en costume de fédéré. D’autres, la plupart, en blouse ou jaquette. Autour d’eux, une vingtaine de soldats, l’arme au pied... Quand je les vis, j’ignorais le sort qui leur était réservé... Brusquement, un officier supérieur paraît. Il se dirige à grands pas vers le groupe. «Allons, conduisez tout ça là-haut!» Il s’approche d’un officier—un officier de fusiliers-marins—lui parle à voix basse. L’officier fait un signe. Le triste cortège s’éloigne, monte, prend une allée à droite... Je les suis des yeux... Un quart d’heure, une demi-heure—cela me parut long, long—j’entends des détonations...
—Vous ne les avez pas accompagnés?
—Non. On ne m’aurait pas permis de les suivre... Ce ne fut que le lendemain, de grand matin, que je reçus l’ordre de les faire inhumer... J’escaladai la hauteur en quelques minutes. J’avais hâte de voir... Quel spectacle... On en avait fusillé là—nous étions montés tous deux presque près du Mur—sur le tertre... Il y avait, à côté, des carrières, de grands trous creusés... Ils étaient étendus, la face contre terre, presque tous... Tous les pieds nus... Je les fis déposer dans la fosse commune, près des autres...
—Alors, ils ne sont pas au Mur?
Mon interlocuteur hésita... Il cherchait à fixer ses souvenirs.
—Pas ceux-là... Moi, je n’ai vu inhumer que dans les fosses...
—Combien, à peu près?
—Je ne sais pas. On n’a pas compté... Nous avons, depuis ce temps, bien souvent causé de cela, avec ceux qui étaient de mon temps... Un millier. Peut-être moins... Peut-être plus... Je vous dis... On ne les comptait pas.[281]
—Et au pied du Mur?
—Je ne sais pas... Il se peut qu’on en ait fusillé là. Comme un peu partout... Il se peut aussi qu’on en ait enterré quelques-uns à cette place... Mais, moi, je vous le répète, c’est dans les fosses que je les ai vu jeter, tous... On les apportait à pleins tombereaux de la Roquette, de la place Voltaire, de partout... Encore un détail... Quand, au départ du lugubre cortège rassemblé dans l’allée centrale, l’officier de fusiliers-marins qui commandait passa près de moi, avant d’obliquer à droite pour atteindre les hauteurs, je le regardai fixement. Et, je vis, nettement, deux larmes briller sous ses paupières... Moi aussi, j’avais le cœur affreusement serré...