Ou encore:

—Mais monsieur B. achète bien des journaux! Il en apporte deux ou trois fois par jour.

Conclusion:

—Il doit garder quelque étranger chez lui... quelqu’un qui se cache... quelqu’un de la Commune peut-être... Si on voyait?

Et le concierge, ou le voisin, monte, s’arrête à la porte de la chambrette, écoute... Il entend causer... Mais on cause tout bas... Le soir, on interroge discrètement le locataire. On va écouter de nouveau... Sûrement il y a quelqu’un... Et en voilà assez pour être dénoncé, empoigné. Et en route pour la prévôté.

Un de mes amis, très compromis, fut ainsi dénoncé parce qu’il envoyait acheter une demi-douzaine de journaux chaque matin. Cela parut suspect. Il fut pris et fit huit ans de bagne.

Un autre, enfermé chez un ami que ses occupations appelaient toute la journée au dehors, eut le tort de fumer exagérément. L’odeur du tabac qui passait sous la porte le dénonça. Il fut pris, lui aussi. Plus heureux que le précédent, son amour de la cigarette ne lui coûta que la déportation.

Je n’eus toutefois pas à me plaindre de mon séjour dans la chambrette. Le seul supplice que j’aie enduré, pendant ma captivité forcée, fut celui que m’infligea un voisin qui, du matin au soir, jouait avec une féroce insistance de la flûte. Cette flûte inexorable fut pour moi un cauchemar, et un cauchemar d’autant plus sérieux que l’animal en voulait à cette infortunée Marseillaise, qu’il écorchait du reste avec un rare bonheur.

La Marseillaise, c’était presque un chant séditieux, en ces heures de réaction furieuse!

La Marseillaise! Si un soldat allait monter, faire taire l’enragé flûteur, l’arrêter peut-être, fouiller à nouveau ce sixième étage suspect! Vraiment, j’en tremblais et j’enrageais chaque jour, jusqu’à ce que le flûtiste eût remisé son instrument de torture. Je n’entendais plus alors, dans le silence de l’état de siège, que l’appel lugubre de la sentinelle, debout sous mes fenêtres, derrière les grilles de l’église voisine.