Je recueillis de la bouche du sergent qui m’avait sauvé de la mort au Luxembourg le récit des horreurs de la caserne Lobau.

Ces horreurs sont devenues légendaires.

—C’est bien pis qu’au Luxembourg, me disait-il. La cour est pleine d’hommes fusillés. Un soldat qui y avait été envoyé est revenu avec des souliers rouges de sang. On les lie aux poignets par chapelets de cinq ou six, et on les fixe au mur par les cordes passées dans les anneaux qui servent à attacher les chevaux. Ensuite, on les mitraille et on détache les cordes... Parfois il y en a qui ne sont pas morts... On les achève... Aucun ne peut se sauver. Il lui faudrait traîner derrière lui le chapelet de cadavres...

—Quel enfer! Mais qui donc a la force de faire semblable besogne?

Je sus plus tard que, dans l’armée, nombre d’officiers, de soldats, répugnaient à de semblables infamies. Des officiers supérieurs s’élevèrent contre cette répression d’une cruauté sauvage. Mais la folie du massacre avait envahi les cerveaux chauffés à blanc par la bataille, l’incendie, le désir d’en finir et de se reposer enfin de ces longs mois de souffrances.

On dit aussi que ces effroyables exécutions de condamnés liés à des cordes, ces horreurs auprès desquelles les représailles des guerres civiles antérieures n’étaient que jeux d’enfants, avaient été confiées à des pelotons composés spécialement de disciplinaires. Je dis ce qui m’a été raconté.

Quand je publiai pour la première fois quelques-uns de ces souvenirs, je reçus bien des témoignages de survivants des jours sanglants de Mai 1871. Voici le témoignage d’un de ceux qui purent voir de leurs yeux l’odieux spectacle de la caserne Lobau, au lendemain des mitraillades:

Bussy-lès-Daours, 2 nov. 91.

... Garde national pendant le siège, j’ai continué mon service pendant la Commune, et j’ai été témoin des atrocités qui se sont commises pendant la semaine sanglante et encore après.

Je faisais partie du 22e bataillon. Ma compagnie fut requise pour enlever les cadavres des fusillés de la caserne Lobau. C’était un véritable charnier. Nous dûmes relever nos pantalons jusqu’à mi-jambe, tant il y avait de sang...