Ce brassard tricolore, que je devais revoir quelques heures plus tard à la cour martiale, je ne pouvais en détacher mon regard... Depuis un mois déjà, nous savions qu’ils étaient en dépôt à Paris, ces brassards, prêts à être épinglés au bras des vainqueurs. Et pas un effort pour étouffer la conspiration! Aujourd’hui, les voilà en plein soleil, triomphalement arborés! Gare à ceux qu’ils vont reconnaître, arrêter, pousser à la fusillade!
Il faut descendre cependant. Fuir n’importe où, mais fuir vite. Déjà, nous voyons les pelotons se former, entrer dans les maisons voisines, en ressortir avec des armes saisies, des paquets, des prisonniers.
Mais j’ai des papiers! Je puis être arrêté dans la rue. Et des papiers bien compromettants. Une carte de laissez-passer sur la place Vendôme, le jour de la chute de la colonne.[2] C’est déjà quelque chose... Une autre plus dénonciatrice encore. La carte verte délivrée par la Commune, sorte de coupe-file que l’on ne donnait qu’à bon escient. Elle porte mes nom et prénom, ma profession. Cela suffit largement pour me faire coller au mur sans examen. Elle m’a été donnée par l’ami Tridon,[3] qui l’a signée.
Je déchire rapidement les deux cartes. Je glisse les morceaux sous le tapis cloué au parquet.
Et mon képi au double galon d’argent! Il me faut une autre coiffure. Ma foi, sonnons le garçon. Il n’y a pas autre chose à faire.
Brave homme de garçon! Il a déjà deviné, avant même que je l’aie interrogé. Vite il va me chercher son chapeau rond, à lui.
—Monsieur, ils sont descendus toute la nuit, me dit-il rapidement, étouffant sa voix. Il y en a plein le jardin. Moi, j’ai déjà jeté ma vareuse et tout le reste. Sur chaque marche de l’escalier, il y en a un qui dort...
Nous sortons, l’ami qui est venu me retrouver dans ma chambre, et moi. Le cœur me bat certainement quand je mets le pied sur la première marche.
Eh bien! ma foi, en avant.
Et comme la porte du petit hôtel est encombrée de soldats qui me barrent le chemin, j’avise, en attendant qu’ils m’aient fait place, une gentille petite blondinette de trois ou quatre ans dont je caresse les boucles folles, comme si j’étais un habitué de la maison. Allez donc me prendre avec cela pour un insurgé...