Un jour le Grand-Esprit s'ennuyait au-dessus des nuages, Dans le monde des esprits, parce que, depuis longtems, il n'était venu sur la terre, et qu'il ne savait pas ce qu'étaient devenus les créatures sorties de ses mains créatrices. Le Grand Manitou est bon et puissant; il avait fait la lune, le soleil, les étoiles, la terre, les plantes, les bêtes, pour qu'ils fussent heureux; mais il se défiait de l'esprit noir, qui n'aime que le mal.

Pour s'assurer par ses yeux de la vérité, il descendit sur la terre, au bord d'un étant; il vit dans les ondes transparentes une carpe qui se promenait sur le sable doré. Aussitôt il se change en carpe, et se laisse glisser dans l'eau.

Eh bien! ma chère amie, dit-il à la carpe, tu dois être très heureuse ici, car les eaux que tu habites sont limpides, et tu trouves abondamment de vermisseaux pour vivre.

Moi heureuse! répondit la carpe; eh! comment pourrais-je l'être quand je vois sans cesse à ma poursuite le rochet prêt à me dévorer?

Manitou poussa un soupir, et sortit de l'eau. Il aperçut un bison qui paissait dans une savane: il se changea en bison, et l'aborda.

Mon ami, lui dit-il, tu dois être heureux, car tu habites une savane où l'herbe tendre te vient jusques au ventre, et tu es assez fort pour te défendre de tes ennemis.

Comment serais-je heureux, répondit-il, quand mes yeux sont constamment tournés vers la forêt, pour en voir sortir avec fracas le mammouth, géant qui se précipite sur mes frères et les dévore?

Manitou soupira, et entra dans la forêt, où il rencontra un écureuil. Il se changea en écureuil, et grimpa sur l'arbre où le petit animal avait établi son nid.

Tu dois être heureux ici, car tu trouves en abondance les fruits dont tu te nourries, et ton agilité te sauve des bêtes féroces.

Comment serais-je heureux quand les arbres défeuillés sont couvert de frimats, et que la volverenne ou le lynx viennent dévorer ma famille jusque sur les arbres les plus élevés?