Quoique Gaboto, amiral de Henri VII, eût parcouru à vue le Labrador: que les compatriotes du citoyen de Bristol eussent, dit-on, découvert le Norembègue, et que Velasco eût, peut-être, remonté le St. Laurent, Vérazani, capitaine de François Ier, parait avoir été le premier qui prit possession de quelques terres dans cette partie de l'Amérique. J'ai parlé de l'hospitalité des naturels qu'il rencontra. Après lui, Cartier paraît. Ce hardi navigateur, reconnaissant l'île de Terre-Neuve, et longeant le Labrador, découvre la baie de Gaspé, et traverse le golfe St. Laurent dans un premier voyage. Ce fut alors qu'il enleva sur la côte deux sauvages considérables venus de Canada [28]. Ils se nommaient Taiguragny et Domagaya. Paris vie en eux les prémices d'une race nouvelle, que l'on s'anima de plus en plus à aller reconnaître. Guidé par ces deux chefs, Cartier put pénétrer plus avant dans un second voyage. Il rencontre les pêcheurs du pays à l'embouchure du Saguenay, et, poursuivant sa route, il découvrit la «ville de Stadaconé» sur un vaste amphithéâtre. Un peuple doux et sans méfiance se présenta à lui, et fixa les regards ébahis des Français. Donnacona, qui était le principal chef du pays, fit une harangue de bienvenue, et ses sujets allèrent en grande amitié avec les Européens. S'il m'était permis d'oublier Colomb, je verrais dans Cartier ce Typhis [29] dont parle le poëte; je lui décernerais l'honneur d'avoir lié L'Europe et l'Amérique par un commerce que le temps devait étendre insensiblement.
Note 28:[ (retour) ] On peut croire avec M. Andrew Stuart, dans ses recherches mises devant la Société Littéraire, en 1835, que Canada, nom de bourgade, prononcé uniformément par tous les sauvages de la Province, fut pris par les Français pour le nom du pays.
Note 29:[ (retour) ]
.............Venient annis
Sæcula, seris, quibus Oceanus
Vincula rerum laxet, et ingens
Pateat tellus; Typhis que novos
Detegat orbes, nec sit terris
Ultima Thule. [30].--(SÉNÈQUE.)
Note 30:[ (retour) ] La Thule des anciens était une des Orcades ou une des Shetland.
Pour revenir à Donnacona, s'étant avancé vers le vaisseau de Cartier avec douze embarcations chargées de ses sujets, par une délicatesse qui nous étonne, il en laissa dix en arrière, et ne s'approcha qu'avec les deux autres. Il Demanda les bras du capitaine à baiser en signe d'amitié, et l'on se fêta aussi cordialement que des voyageurs qui se revoient après une longue séparation.
Les sauvages avec lesquels on était ainsi en rapport, avaient guerre avec ceux d'Hochelaga, grosse bourgade, située à peu près où l'on a bâti depuis notre superbe capitale Cartier qui connaissait déjà ce peuple par ce que lui en avait dit Taiguragny et Domagaya, s'ennuya bientôt du séjour de Stadaconé, ou plutôt de Ste. Croix, où il avait assis son petit camp, et voulut aller à la découverte. Donnacona fit tout pour le retenir. Il alla aux vaisseaux avec plus de cinq cents personnes, fit à Cartier mille protestations d'amitié, et lui donna en présent une jeune fille et deux petits garçons, dont l'un était fils de Taiguragny. Le capitaine lui donna à son tour deux épées et deux bassins d'airain, dont il parut fort satisfait, sans oublier néanmoins le principal but de sa visite, qui était de prévenir le voyage. Il déclara qu'il attendait qu'en reconnaissance du sacrifice qu'il fesait des trois enfans nobles, les Français n'iraient point à Hochelaga. Cartier, ne voulant pas se désister, pensa à les lui rendre; mais Donnacona le pressa De les garder, et il prit congé des Européens qui le saluèrent d'une volée de canon et de mousquet.
Ce ne fut pas le dernier effort de l'Agohanna, et il imagina un expédient qui aurait eu le meilleur succès parmi les siens, mais qui ne devait pas en imposer à des Français. Il fit déguiser trois sauvages en sorciers. Vêtus de peaux de chiens noires et blanches, avec des cornes plus longues que le bras, et le visage peint en noir, ils allèrent se cacher dans une barque. On les donna pour des députés du dieu Codoagny, qui venaient prévenir les Français, qu'ils seraient engloutis par les glaces, s'ils persistaient à aller à Hochelaga. Les mariniers se prirent à rire, et ils eurent assez peu de respect pour dire ouvertement que le dieu Cudoagny n'était qu'un sot et ne savait ce qu'il disait.
Cartier partit, et cette démarche le brouilla avec Donnacona. Les habitans d'Hochelaga vinrent au-devant des Français, et leur firent écrit-il «aussi bon accueil que jamais père fit à enfant» [31]. Les femmes apportèrent des nattes en guise de tapis, et bientôt après parut porté par quatre guerriers, l'Agohanna du pays. «Ce seigneur n'était pas mieux accoutré que ses vassaux, si ce n'est qu'il portait un bandeau de plumes comme manière de diadème.» Il n'en cédait pas pour les belles manières ç son confrère de Stadaconé, quoiqu'il fût très infirme, et l'on peut dire qu'il se distingua par une hospitalité vraiment princière.
Note 31:[ (retour) ] Quoi de plus doux que ce mot «Aguiaze» que les sauvages répétaient sans cesse, et que l'on crut signifier: soyez les bien-venus.
Pour Cartier, après avoir monté sur la montagne, d'où «il eut vue et connaissance de plus de trente lieues à la ronde», il rebroussa chemin, quoiqu'il désirât beaucoup de connaître les peuples qui vivaient au-delà. Parmi ceux du Canada, à cette époque, les Esquimaux étaient le plus au nord; au sud du golfe St. Laurent se trouvait les Mic-macs ou Souriquois; les Montagnais en remontant le fleuve, puis les Algonquins, revenus de la terreur que leur avaient inspiré les Iroquois. En atteignant les grands lacs, on apercevait ces derniers, ainsi que les Hurons ou Yendats. C'étaient apparemment les premiers dont ceux de Stadaconé parlèrent aux Français comme d'une nation qui était «Agojuda», ou d'hommes méchans, «habitant amont le fleuve et armée jusques aux doigts.»