Lorsque Cartier fut de retour, Donnacona le vint visiter, et le pria de venir à sa demeure. Le capitaine se rendit à son désir, et fit le tour des habitations. On parut se festoyer aussi cordialement que jamais; cependant, Taiguragny, à qui le commerce des Européens avait donné de la politique, réussit à prévenir contre eux l'Agohanna. Les méfiances se dévoilèrent. Cartier arma son camps d'une enceinte e pieux debout et de portes à pont-lévis; précaution inutile, si les sauvages eussent connu le ravage que causait le scorbut parmi les Français. Donnacona fit de son côté de grands préparatifs, et les couvrit du prétexte de certaines menées séditieuses de la part d'un homme influent nommé Agona. Au printems de cette année, les habitations se remplirent d'hommes de guerre. C'étaient des jeunes gens beaux et puissans [32]. Un émissaire français en trouva le canton si peuplé, qu'à peine on se pouvait tourner dans les maisons ou cabanes. On s'aperçut que c'était un espion, et il fut reconduit à mi-chemin. Cartier conçut alors le dessein de s'emparer de l'Agohanna qui, quoique prévenu par Taiguragny, ne se montra pas plus prudent, et se rendit aux navires, où il était invité à diner. Il monta sur la grand Hermine malgré les remontrances de son plus habile conseiller. Cartier voyant que les femmes fuyaient, et que les hommes demeuraient en grand nombre auprès du navire, ordonna de saisir l'Agohanna, avec Taiguragny et Domagaya. On vit alors se précipiter dans les canots et à travers les bois ce peuple que le désir d'être fêté avait rendu stupide, au point d'aller sans armes, et d'oublier le danger de son maître.
Note 32:[ (retour) ] Les premiers sauvages, comme aujourd'hui ceux qui vivent loin des villes, étaient taillés dans les plus magnifiques proportions. Ceux que l'on a trouvés le long du Mississipi de dans le Canada ont une haute taille et un beau corsage.--(D. ULLOA.)
Cependant l'attentat des Français fut le sujet d'une grande tristesse, et durant toute la nuit les sauvages appellaient à grands cris Donnacona. Celui-ci, persuadé par Cartier, se montra sur le pont, et leur dit, qu'il allait au-delà de la mer, d'où il reviendrait chargé de présens après douze lunes; puis par générosité, ou un patriotisme au-dessus de l'éloge, il nomma Agona, son ennemi, régent en son absence. Quatre de ses femmes s'approchèrent alors du navire, et remirent aux Français un grand nombre de colliers «d'esurgni» objet, pour les Canadois, le plus précieux du monde. On mit à la voile le 16 mai, et l'on rencontra à l'île aux Coudres, plusieurs canots venant du Saguenay. Les sauvages ne furent pas peu étonnés du sort de leur chef; mais celui-ci les consola, et ils lui remirent avec dee grandes marques de joie trois paquets de peaux de castor, avec un grand couteau de cuivre rouge [33]. On fut à St. Malo, après une traversée de deux mois. Taiguragny voyait le France pour la seconde fois. Donnacona, qui n'était jamais sorti de son pays, mourut peu de temps après son arrivée. «Ce Chef, disent les relations du temps, n'était pas seulement un ancien, qui n'avait cessé d'aller par pays depuis sa connaissance, tant par fleuves et rivières que par terre: c'était encore un homme politique et facétieux, qui voulait éloigner de sa demeurance, un homme suspect, ou rire de sa crédulité.» en cela, il ne fut pas heureux. Il avait dépeint le Saguenay comme peuplé d'hommes vêtus de laine et recélant une quantité prodigieuse d'or et de pierres précieuses. Peut-être le principal motif de Cartier, en le conduisant en France, fut-il de lui faire raconter ces merveilles. En effet, Donnacona tint le même langage dans l'audience qu'il eut de François Ier, qui donna dans ses rêver, et se persuada que le Saguenay était un pays rempli de richesses.
Note 33:[ (retour) ] Ce couteau de cuivre sert à prouver que l'on a eu tort de croire, que l'usage du fer fût entièrement inconnu dans cette partie de l'Amérique: voir aussi les Addenda.
Taiguragny et Domagaya vécurent en France comme de grands seigneurs, si Jacques Cartier n'en imposa pas aux Canadois, en 1540.
Agona n'eut pas plutôt vent de son retour, qu'il vint au devant de lui en grande retenue, et parut, dit-on, heureux d'apprendre qu'il devenait Agohanna du pays. Lorsque Cartier eut terminé son discours de bienvenue, Agona, prenant l'espèce de diadême qu'il portait sur sa tête, et les bracelets qu'il avait aux bras, les lui mit, et lui donna l'accolage en signe d'alliance. J'ignore si ces démonstrations étaient sincères. Quoiqu'il en soit, lorsque Cartier moulut visiter la bourgade d'Achelay, il sut que le Chef en était sorti, pour concerter un plan de guerre contre lui avec le nouvel Agohanna. Durant tout l'hiver, les Français furent en effet harcelés et forcés même d'abandonner le camp de Charlebourg-Royal. C'est la dernière fois qu'il est parlé d'Agona. Ce chef devait être un homme habile, à en juger par les mesures prudentes qu'il adopta vis-à-vis des Français. Le choix de Donnacona fait d'ailleurs son éloge.
Il paraît qu'après lui, l'intéressant peuple de Stadaconé disparut bientôt, soit par une épidémie, maladie qui devint commune chez les sauvages et que le Comte Carlo-Carli, croit leur avoir été apportée par les Européens [34]; soit qu'ils eussent été dispersés par les Iroquois.
Note 34:[ (retour) ] D'autres croient que ce sont les Américains qui ont donné cette maladie aux Européens.
Les Canadois, disent en substance Cartier et Roberval, sont d'une haute stature. Ils sont presque nus en été, et se couvrent de peaux durant l'hiver. Ils portent les cheveux relevés en forme de tresse. Quoiqu'errans par le pays pour la pêche, ils ont des demeures fixes, et après la rivière Saguenay, on découvre la Province de Canada, où il y a plusieurs peuples. Ils ont chacun un roi auquel ils sont merveilleusement soumis, et font honneur en leur manière et façon.
J'ajouterai à la louange de ces peuples qu'ils n'étaient pas simplement chasseurs; ils étaient agricoles, et je ne doute pas que leur culture, si simple cependant, ne fût supérieure à ce qu'eût été, sans les ordres monastiques [35], celle de l'Europe durant la longue agitation du moyen âge. Et l'historien du Canada n'a pas craint de dire que les Canadois étaient en état d'enseigner l'agriculture à ceux qui cherchaient alors à s'établir sur leurs terres [36].