Dans une seconde entrevue, on lui présenta un joli petit plat d'étain. Le brave Sachem, par une sorte d'instinct singulier, que ses semblables ont uniformément imité depuis, le perça aussitôt, et le suspendit sur sa poitrine comme une Manière de crachat, puis, avec une munificence de grand prince, il fit délivrer aux Anglais soixante-dix peaux de daims. Il revint encore aux navires avec toute sa famille et son père Ensenore, qui avait apparemment résigné en sa faveur, selon un usage que l'on trouva très répandu sur ce continent. Les officiers de la reine leur donnèrent un grand festin, et leur procurèrent beaucoup de plaisir. Dans tous ses rapports, le naturel du Sachem continua de se montrer à son avantage. S'attachant avec un soin qui nous étonne, à ménager les Anglais, il ne les visitait jamais sans les informer, par des feux qu'il fesait allumer sur le rivage, du nombre de canots qu'il conduisait. Il envoyait chaque jour en présent deux daims, deux lapins, du poisson, des melons et d'autres fruits, tels que des poires et des noix, richesses de son domaine. Il persuada Amidas de l'aller voir à son village situé à l'extrémité de l'île Roanoake. On dut trouver que les états de sa majesté le roi de Ouingandacoa, s'ils étaient riches de produits de la nature, n'étaient point très formidables; car la capitale de l'empire sauvage ne consistait qu'en neuf cabanes entourées de palissades. En l'absence de Granganimo, sa compagne fit les honneurs de l'habitation royale. Elle commanda aux sauvages de tirer le canot sur le rivage, et de mettre les avirons à couvert; puis elle fit porter nos beaux Anglais à travers le ressac. Après les avoirs introduits dans la maison, comme ils étaient las et transis, elle fit allumer un grand feu, lava elle-même leurs pieds, et servit le dîner. La table consistait en venaison bouillie et en poisson rôti avec des melons et d'autres fruits. Mais quelques guerriers armés étant entrés, les Anglais eurent peur, et coururent è leur embarcation, au grand regret de cette reine des sauvages, qui leur envoya encore des nattes pour les préserver de la pluie, et un souper copieux. Homère lui-même n'a rien imaginé de supérieur à l'hospitalité de cette femme, dans son poëme de l'Odyssée, si rempli de beaux détails, et l'on peut dire que l'épouse de Granganimo surpasse la nourrice de Télémaque.

Cependant Amidas et Barlow repassèrent en Angleterre, et publièrent une relation de la beauté du pays, et de l'innocence de ses habitans. Elizabeth fut charmée de leur récit, et détermina Rawleigh à faire un nouvel armement. Sir Richard Grenville fut mis à la tête d'une deuxième escadre, composée de sept navires. Il aborda à Roanoake en 1585. Granganimo vint le trouver à son bord, et l'on renouvella l'alliance; mais ce fut la dernière visite du Sachem, qui fut atteint d'une maladie dont il ne devait point relever.

Dans le même temps, les Anglais lièrent commerce avec un autre Sachem, Menatenon, qui régnait sur les Choouanocks, nation habitant le pays situé entre les rivières Nottawa et Meherrin. On le disait fort puissant. Il était boiteux par suite d'une blessure reçue à la guerre, «mais, dit un vieux chroniqueurs, il avait plus de bon sens que tous ses confrères.» Il amusa les colons, et en particulier, le Gouverneur Lane, d'une mine de cuivre et d'une pêche de perles quelque part sur la côte. Il fit aussi un étrange récit de la rivière Moratue, «où vivait un roi, dont le pays bordait la mer, et qui en retirait une si grande quantité de perles, que son logement, ses peaux et ses nattes en étaient tout garnis». M. Lane se montre fort désireux d'en voir un échantillon, mais le rusé Sachem répondit, sans se déconcerter aucunement, que le monarque réservait exclusivement ces choses pour faire le commerce avec les Anglais. Il représentait la rivière comme jaillissant d'un vaste roc, qui se trouvait si près de la mer que, durant la tempête, ses flots se venaient battre contre lui. Quant au cuivre, que L'on recueillait dans de grands vaisseaux couverts de peaux, lui seul et ses sujets savaient où on le prenait. Il devinait sans peine le faible des Européens, que la soif de l'or rendait stupides. Les anglais tombèrent dans le piège. Ils firent deux cent milles à la recherche des prétendus trésors, et ce ne fut qu'avec peine qu'ils revinrent sur leurs pas, retardés dans leur marche par les guerriers de Ouingina.

Le pacifique, l'affectueux Granganimo n'était plus; son frère lui avait succédé, guerrier redoutable et politique raffiné. Il avait été prévenu par Menatenon de toutes les manoeuvres des Anglais. Les voyant se jeter dans le péril, il assembla ses sujets, et leur parla avec chaleur. Les blancs en veulent à leur liberté et à leur vie; plutôt ils seront en armes, plus leurs jours seront en sûreté. Le vieux Sachem Ensenore, fidèle aux Anglais jusques à l'héroïsme, détourna leur perte. Ouingina faussement sûr de son coup, et ne voyant pas revenir l'expédition, se raillait du dieu des chrétiens, et le crédit du sage Ensenore s'évanouissait; mais enfin, Lane arriva sans trop de désastre, et les vieillards redevinrent en respect. Un épidémie ne servit pas moins à inspirer au Sachem des vues plus pacifiques et plus loyales, qui, au reste, s'évanouirent bientôt. Ensenore mourut. Ouingina arma six cents guerriers sous prétexte de célébrer dignement les funérailles du meilleur ami des blancs. Mais cet appareil voilait une terrible conjuration. Un parti devait massacrer tous les colons qu'il trouverait dispersés sur la côte. Le Sachem lui-même devait attaquer de nuit Hatteras. Il voulut avant tout affamer la colonie, et tout échange fut prohibé. Le plan était bien conçu, mais l'intrépidité du gouverneur le fit manquer. Il conçut le projet de s'emparer de la personne de Ouingina. Il l'informa qu'il se rendait à Croatan, où il attendait une escadre d'Angleterre, et ajoutait qu'il lui ferait plaisir en lui envoyant quelques sauvages pour l'aider à la pêche. Le Sachem, qui ne voulait que gagner du temps, fit répondre qu'il rencontrerait lui-même le gouverneur dans dix jours; mais ce dernier, qui n'avait pas de temps à perdre, s'avança hardiment sur son territoire, tuant tout ce qui s'offrait à lui, et fit sommer Ouingina de le venir trouver. Celui-ci vint jusques à Dassomonpic avec quelques-uns des siens. Le gouverneur fit tirer sur lui. Il tomba, mais se relevant aussitôt, il disparaissait dans la forêt, lorsqu'un jeune Irlandais l'abattit d'un second coup. On lui trancha la tête.

Le danger où se trouvaient les colons excuse-t-il entièrement ce meurtre? Ce n'était pas sans raisons que Ouingina les haïssait, car nous voyons ces hommes qui prétendaient à une civilisation avancée, brûler un village entier, et les moissons, parce que deux indigènes avaient dérobé une coupe d'argent. Ce n'était pas le moyen de s'attacher ceux auxquels on devait tout. Ces actes de vandalisme furent au reste bien punis. Menatenon fondit sur les Anglais à la tête de deux peuples réunis, et fit une horrible Justice. Sir Richard Grenville ne débarqua quinze hommes à Roanoake que pour les voir massacrer impitoyablement. Cent-dix-sept personnes périrent dans un massacre en 1587, et le chevaleresque Rawleigh ne songea plus à fonder de colonie en Amérique.

A Stadaconé, aux Florides et sur la rivière Choan, nous avons trouvé des peuples dont la douceur était sans égale. Leurs envahisseurs espagnols [47], français ou anglais rivalisaient de cruauté et de perfidie. Ne méritaient-ils pas d'être extirpés de ces rives encore innocentes? Ouingina n'était peut-être pas un caractère estimable; mais la nature sauvage et laissée à elle-même avait produit des héros dans Ensenore et Granganimo. Pour Menatenon, c'est un type particulier. Beaucoup politique que ses semblables, il prend au piège des hommes civilisés. Il se sert d'un ennemi pour réussir dans ses desseins. Le voit-il aux prises avec les colons, il l'abandonne, et profite de sa mort et de l'excitation qui la suit, pour se grossir de son peuple et de la dépouille des Anglais qu'il extermine. Il demeure le maître souverain et sans contrôle d'un vaste territoire, et son fils Shiko jouit de ces acquisitions.

Note 47:[ (retour) ] M. de Marmontel dans le roman «des Incas» exagère des horreurs que les Espagnols poussèrent assez loin.

CHAPITRE IV


ARGUMENT