CHAPITRE III
ARGUMENT
Nouvelles découvertes des Anglais--Voyage d'Amidas et Barlow--Granganimo: ses belles qualités--visite à sa résidence--Menatenon--Mort de Granganimo--- Ensenore--- Vingina succède à son frère--Hostilités--Fin malheureuse de ce Sachem--Destruction des Anglais.
ELIZABETH marchant sur les traces du Solomon de l'Angleterre, qui songea le premier à fonder la richesse de sa nation, accorda, en 1578, à Sir Humphrey Gilbert, des lettres patentes, en vertu desquelles il était autorisé «à faire le découverte et à prendre possession de toutes terres inconnues ou habitées par des tribus sauvages, mais non occupées par des nations chrétiennes» [44]. Ayant donc formé un armement considérable, ce général aborda à Terre-Neuve, où les naturels lui présentèrent des minerais du pays; mais il ne séjourna pas en Amérique. Amidas et Barlow, que l'auteur du poëme de la Navigation [45] mentionne avec distinction dans ses vers, naviguant aux frais de Sir Walter Rawleigh, prirent route par les Canaries, en 1584, et aperçurent le pays qu'ils cherchaient; ou plutôt, le rivage s'annonça à eux par le doux parfum des plantes qui le couvraient. Ayant débarqué sur ce site délicieux, ils en prirent possession au nom de sa très-excellent Majesté, et du preux chevalier qui les envoyait. On parcourut en tous sens un petit paradis terrestre que l'on reconnut pour une île: elle s'appelait alors Ouococon, dans la langue du pays, et aujourd'hui Oracook. Le pin y abondait avec la délicieux sassafras [46], et le cyprès rivalisant avec ceux qui, du haut de l'Ida, se réfléchissaient dans les eaux du Simoïs. Les daims se montraient aussi en grandes troupes, mais ce séjour semblait étranger aux humains.
Note 44:[ (retour) ] Le style de cette immortelle princesse n'est ni aussi ambitieux ni Aussi vain que celui de ses illustres confrères.
Note 45:[ (retour) ] Esménart.
Note 46:[ (retour) ] On dit que c'est l'odeur du sassafras qui fit penser à Christophe Colomb, que l'on était près des terres, et cet arbuste contribua ainsi à la découverte de l'Amérique.--(Mad. de GENLIS.)
Enfin, le quatrième jour, trois sauvages parurent dans un canot d'écorce, et s'approchèrent des vaisseaux sans témoigner aucune crainte. On ne put se faire comprendre d'eux; mais quand on leur présenta un bonnet militaire, un habit et du vin, il parurent extrêmement satisfaits, et considérèrent ces objets avec un étonnement auquel succéda la reconnaissance. Le sauvage ne se laisse jamais vaincre en générosité: ceux-ci regagnèrent le rivage à la hâte, et en un moment, ils revinrent avec leur canot chargé de poisson. Ils en firent deux parts, une pour le plus gros vaisseau, et une autre plus petite pour une pinnace qui l'accompagnait. Il y avait là, ce semble, cette attention qu'apporte en donnant l'enfant né avec l'instinct de la générosité, une naïveté qui fait honneur à ces insulaires.
Le lendemain, Granganimo, Sachem des Ouingandacoa, parut sur le rivage avec sa suite, composée d'environ cinquante personnes. Quoique les Anglais fussent sous les armes, le prince sauvage, loin de montrer de la défiance, s'avança tout confiant, et prononça la harangue de bienvenue, qui est essentielle dans la politesse sauvage, lorsque de grands personnages se trouvent en présence. Ceux qui l'accompagnaient paraissaient si respectueux, que de n'oser s'asseoir en sa présence, quoique l'entrevue fût longue. On donna pour lui des présens aux plus apparens, qui paraissaient être ses conseillers. Granganimo se les fit montrer aussitôt, et signifia avec beaucoup de dignité qu'il se les réservait tous.