Marc Lescarbot a écrit quelques-uns de ses entretiens avec Anadabijou; écoutons ce sauvage parler théologie: «Il y a, disait-il, un Dieu qui a fait toutes choses. Après qu'il eût fait toutes choses, il prit quantité de flèches et les mit en terre, d'où sortirent hommes et femmes, qui ont multiplié au monde jusques à présent, et sont venus de cette façon. Il y a un seul Dieu, un fils, une mère et le soleil, qui sont quatre. Néantmoins Dieu est pardessus tout; le fils est bon et le soleil, à cause du bien qu'ils reçoivent, mais la mère ne vaut rien et les mange. Le père n'est pas trop bon. Anciennement il y eut cinq hommes qui s'en allèrent vers soleil couchant, lesquels rencontrèrent Dieu, qui leur demanda, où allez-vous?--Ils répondirent: nous allons chercher notre vie.--Dieu répondit: vous la trouverez ici. Ils passèrent outre, sans faire état de ce qu'il leur avait dit, lequel saisit une pierre, et en toucha deux qui furent transmués en pierres; et il dit de rechef aux autres: où allez-vous? Et ils répondirent de même que la première fois. Dieu leur dit: ne passez plus outre. Mais voyant qu'il ne leur venait rien, ils passèrent outre. Et Dieu prit deux pâtons, et en toucha les deux premiers, qui furent transmués en bâtons. Puis le cinquième s'arrêta sans passer plus outre. Dieu lui dit: où vas-tu?--Je vais chercher ma vie.--Demeure, tu la trouveras ici. Il demeure, et Dieu lui donna de la viande, qu'il mangea. Après avoir fait bonne chair, il alla avec les autres sauvages, et leur raconta ce que dessus.»
«Une autre fois il y avait un homme qui avait beaucoup de tabac. Dieu vint à cet homme, et lui demanda: où est ton calumet? L'homme prit son calumet et le donna à Dieu, qui pétuna beaucoup. Après avoir bien pétuné, il le rompit en plusieurs morceaux, et l'homme lui demanda: pourquoi as-tu rompu mon calumet, tu vois bien que je n'en ai point d'autre. Et Dieu prit un calumet qu'il avait, et le lui offrit en lui disant, en voici un que je te donne. Porte-le à ton Sagamo, pour qu'il le garde, et s'il le garde bien, il ne manquera plus de chose quelconque, ni tous ses compagnons. Le dit homme prit le calumet, qu'il porta au grand Sagamo, lequel, tandis qu'il l'eut, les sauvages ne manquèrent jamais de rien, mais depuis, l'ayant perdu, c'est l'occasion de la grande famine qu'ils ont quelquefois parmi eux.» Lescarbot ayant demandé au Sagamo Montagnais s'il croyait toutes ces choses, il lui répondit que oui, et que c'était la vérité.. Notre chroniqueur, qui avait le mérite de bien connaître sa religion, lui répliqua que Dieu était bon, et que sans doute, c'était le mauvais esprit qui s'était montré à ces hommes-là. Il n'eut pas de peine, si on l'en croit, à faire pencher de son côté ce sauvage estimable.
M. de Champlain, comme ceux qui l'avaient devancé, fait une description magnifique du pays qu'il parcourait, et, dit l'auteur des «Beautés de l'Histoire du Canada», elle n'était pas exagérée. «Ces forêts primitives, et ces vastes nappes d'eau, les unes toutes peuplées de daims et de chevreuils, les autres de castors et de poissons délicieux, devaient offrir des solitudes enchanteresses et d'admirables points de vue. La nature devait y être pleine d'une majesté vénérable, et y déployer une magnifique fécondité.» Et Québec [52] s'élevait déjà comme un vaste amphithéâtre.
Note 52:[ (retour) ] Je crois avec M. Andrew Stuart, que Québec est un nom propre français. Le comte de Suffolk, un des lieutenans de Henri V, portait sur son sceau le nom de «Québec», qui était sans doute quelque lieu de Normandie où il avait signalé sa valeur.
CHAPITRE V
ARGUMENT
Entrevue de M. de Champlain avec Tessoat--Visite chez les Hurons--Réflexions.
CEPENDANT M. de Champlain voulut pénétrer plus avant dans le pays. Il fit armer deux canots, et partit avec quatre Français, y compris Nicolas Vignau, imprudent menteur, qui avait fait un étrange et merveilleux récit de la mer du Nord, et du prétendu naufrage d'un vaisseau anglais. On découvrit l'île de Ste. Croix, puis on arriva à une habitation de sauvages qui recueillaient du maïs [53]. Ils ne pouvaient comprendre comment les étrangers avaient pu surmonter les sauts et les mauvais chemins qu'il y avait à franchir pour arriver à eux. Revenus de leur surprise, ils menèrent les Français voir le grand Sagamo Tessoat, qui demeurait à huit lieues de là. En voyant M. de Champlain, ce chef s'écria que c'était un songe, et qu'il n'en pouvait croire ses yeux. Ils passèrent ensemble dans une île voisine, où était le gros des Algonquins. Cette position était forte, mais le terrein peu fertile. M. de Champlain d'étonnait qu'ils s'amusassent à cultiver une terre si inégale, tandis que le sault St. Louis, par exemple, leur offrait le plus beau sol; mais on luy dit que l'âpreté des lieux servait de rempart contre les Iroquois.
Note 53:[ (retour) ] Un savant moderne a présumé par un passage d'Hérodote, Liv. I, ch. cxciii, que le maïs était connu en Babylonie. Ce grain varie beaucoup dans les espèces, dit Linnée, et Chabré en compte douze.