Le pays, alors, depuis le rivage de la mer jusques à l'Allegany, et depuis l'extrémité sud des eaux connues sous le nom de «James River», jusques à la rivière Patuxent dans le Maryland, était occupé par trois nations principales, divisées chacune en tribus, bourgades, clans et familles. C'étaient les Pohatans, les Monacans, et les Monohacks. La confédération pohatane, sans contredit la plus nombreuse, habitait depuis l'Océan jusques à la chûte des rivières dans les régions qui touchent à la Caroline et au Maryland. Tout ce territoire comprenait environ huit mille milles carrés. La nature l'avait doué de nombreux avantages, et, bien différentes des contrées situées plus vers le nord, celles en question, étaient peu exposées au froid, moins encore à la famine. Les sauvages fréquentaient, pour la pêche, les rivières Nansamond, Iork et Chickahomine, abondantes en poissons délicieux. De riches moissons étaient le prix d'une culture réduite chez les Américains au plus simple travail: le sol avait à peine besoin d'être remué pour produire. Les forêts fournissaient avec profusion le gibier et les fruits. Transplantés sur ce sol heureux, les Pohatans étaient cependant un peuple endurci aux fatigues de la guerre, et les Mnacans et les Monohacks, bien que protégés par un pays de montagnes, avaient besoin d'une solide union pour leur résister. Se Sachem principal, ou l'empereur, comme disent les chroniqueurs du temps, était appellé par les Anglais, Pohatan [58], quoique son nom véritable fut Vahunsonaca.
Note 58:[ (retour) ] Pohatans était aussi le nom de la nation.
Né vers l'an 1560, il ne fut d'abord le chef que de dix tribus, qui formaient en premier lieu la confédération pohatane. Mais, jeune encore, il les conduisit à la guerre contre les peuples voisins, qu'il s'assujettit par ses nombreux exploits, et forma un petit empire qui, à l'arrivée des Anglais, offrait une agglomération formidable de trente tribus.
Notre monarque américain; car voilà bien un royaume sauvage, accueillit Sir John Newport et sa colonie avec la plus généreuse hospitalité. Un grand Ouirohance [59] le reçut sur le rivage, et lui offrit des rafraîchissemens et du terrein, ou, comme il s'exprimait, un grand lit pour ses enfans. Ce fut dans cet endroit que fut fondée la ville de Jamestown. Vahunsonaca ne prévoyait point que ces étrangers, en qui il ne voyait qu'une troupe de frères, qu'il fallait refaire des fatigues d'un pénible voyage, détruiraient un jour sa famille et sa nation.
Note 59:[ (retour) ] Ouirohance signifie un homme très noble, un grand.
Les Anglais ne tardèrent pas à tourner leurs armes contre ceux qui les avaient accueillis avec tant de générosité. Le célèbre capitaine Smith, homme peu difficile sur le point d'honneur, commença la petite guerre pour la subsistance de la colonie. Dans une de ses rencontres, il s'empara d'une idole ou dieu sauvage [60]. Vahunsonaca paya sa rançon, mais en même temps, il se prépara à repousser la force par la force. Smith surpris en explorant la rivière Chickahomine, fut pris, malgré son intrépidité, et traîné de tribu en tribu jusques à Ouirohocomo, résidence temporaire Du Sachem. C'était un homme de belle taille, à l'air grave et majestueux. Il était assis devant un feu, sur un siège recouvert de peaux, envellopé lui-même dans un immense manteau de Rarowcum [61], peau précieuse, dont les queues pendantes relevaient encore sa richesse. A ses côtés étaient ses deux filles, Pocahontas et Matanchanna, ainsi qu'une femme de distinction que l'on disait être la reine d'Appamatuck. Plus loin, et sur deux lignes, était rangée la noblesse, les hommes d'un côté et les femmes de l'autre. La reine d'Appamatuck présenta à Smith de l'eau pour se laver, et une de ses suivantes apporta une touffe de plumes comme manière d'essuie-mains. Après ce cérémonial Vahunsonaca ouvrit le conseil, qui prononça la mort. On sait des deux côtés de l'Atlantique, que Smith dut son salut à la célèbre Pocahontas. L'indomptable Sachem, que les larmes seules de cette tendre enfant pouvaient fléchir, arrêta la justice prête à frapper, et renvoya le capitaine. Il lui donna même son amitié, et le pria de lui envoyer deux canons, lui promettant, en retour, de l'adopter pour son fils, et de lui céder la terre de Cappahowsick.
Note 60:[ (retour) ] On a avancé à tort que les peuples de la Virginie étaient dépourvus d'idées religieuses. Cette idole semble déjà prouver le contraire. Ils avaient un sacerdoce, et, nous dit Madame de Genlis, on fesait faire aux prêtres une manière de noviciat, sous un arbre. Des hommes armés de boucliers formaient une barrière autour d'eux. D'autres cherchaient à lancer contre eux des baguettes, mais on les garantissait. Puis on abattait l'arbre, on allumait un feu, et l'on formait des guirlandes et des couronnes pour les jeunes gens. Vahunsonaca bâtit un Temple qui avait cent quarante pieds de long. Les quatre angles portaient chacun une figure en bois. La première représentait un homme, la seconde un dragon, la troisième une panthère, et la quatrième un aigle.
Note 61:[ (retour) ] Ainsi écrit M. Thatcher, C'est, je suppose, le Racoon des naturalistes. V. McLock's Natural Hist., Chneider, de Villebrune, etc. etc.
Sir John Newport, rassuré par des procédés si honorables, ne craignit pas de s'engager lui-même dans l'intérieur avec une escorte de trente hommes. Il fut défendu à toutes les tribus d'attaquer le chevalier sur son passage, et Vahunsomaca le reçut d'une manière digne de lui. Il y eut un festin que se prolongea durant toute la nuit. Sir John donna au Sachem un jeune anglais nommé Savadge, qui parut lui plaire beaucoup, et il en reçut en retour un petit sauvage appellé Nemontack. Durant les quatre jours que dura la visite, Vahunsonaca fit voir tant de dignité et de discrétion que Smith et Newport ne purent s'empêcher de l'admirer. Sir John, suivant l'esprit de sa nation, conduisait avec lui une multitude d'objets de trafic, au moyen desquels il espérait se procurer une immense quantité de blé. Les sauvages du commun se pressaient autour de lui, mais leur roi demeurait sur sa natte, ornée de perles et de coquillages. Le gouverneur s'avisa de l'engager à faire comme les autres, mais Vahunsonaca lui dit avec dignité: «Sachem, je suis un grand Ouirohance, et je t'estime tel. Laisse à ma disposition toutes tes marchandises; je prendrai celles qui me plaisent, et je te donnerai en retour ce qui me paraîtra d'une valeur proportionnée. Sir John se laissa prendre; Vahunsonaca choisit froidement, et fit verser quatre boisseaux de blé à ceux qui en avaient espéré vingt muids. Mais comme le sauvage, habile à tromper, se laisse aussi facilement jouer lui-même, le capitaine Smith eut sa revanche. Il montra divers petits objets, qu'il mit au jour pour en faire ressortir le brillant. Ces oripeaux attirèrent les regards du Chef, qui donna trois cents boisseaux de blé pour deux livres de grains bleux, lorsqu'on lui dit qu'ils étaient d'une substance fort rare, et faits pour être portés exclusivement par les plus grands monarques. Il devinrent en usage chez les plus grands chefs, auxquels seuls il permit d'en porter, par un ordre qu'il donna en 1608, son conseil assemblé à cet effet.
Mais les objets de luxe n'étaient point les seuls dont Vahunsonaca cherchât à se mettre en possession. Il avait été à même d'observer la supériorité que les armes à feu donnaient aux Anglais. Il mit tout en oeuvre pour s'en procurer, et lorsque Sir John Newport se prépara à faire un voyage en Angleterre, il lui envoya de grands présens, et en obtint vingt-cinq épées. N'ayant as trouvé l'honorable Smith aussi complaisant, il en fut si piqué, qu'il commanda à tous ses sujets de saisir les armes des Anglais, partout où ils les trouveraient. Il s'en suivit plusieurs escarmouches dans lesquelles les sauvages ne furent point les plus forts. Le Sachem revenu de son emportement, envoya Pocahontas à Jamestown, pour solliciter la mise en liberté des captifs. Smith, peu délicat envers sa bienfaitrice, ne les lui remit qu'après les avoir fait battre de verges.