Cependant Sir John Newport revint d'Angleterre avec de grands renforts. Il était porteur de magnifiques présens du roi Jacques à son «bien-aimé frère et allié, Pohatan». Ce prince lui envoyait, outre un grand nombre d'objets précieux, un bassin en argent avec une aiguière, un lit royal et des habits de valeur. Il avait donné commission au chevalier, de confirmer le «droit divin» de son allié en Virginie, par les cérémonies d'un couronnement; et il envoyait à cet effet un trône, la couronne, le sceptre, et un manteau écarlate et broché d'or.
Smith, envoyé pour prévenir Pohatan de venir à Jamestown, pour recevoir les insignes de la royauté, en reçut cette réponse fière: Moi aussi je suis Sachem, et c'est ici mon domaine, j'y resterai huit jours, pour attendre les présens dont tu me parles. Ton père (Sir John Newport) doit venir à moi. Quant aux Monacans, je sais venger mes injures. Et pour ce que tu dis d'Appamatuck, il n'est pas situé où tu dis» en disant ces mots, il saisit une canne, et traça sur le sable la géographie de ce lieu. Il fut inflexible, et il fallut que le représentant du roi des Anglais vint trouver ce sauvage jusques à Ouirohocomo. Pohatan se laissa revêtir des habits royaux; mais lorsqu'on voulut le faire agenouiller pour recevoir la couronne, il exerça la patience de tous les officiers. Enfin, l'un d'eux, s'appuyant fortement sur les épaules royales, fit plier sa sauvage Majesté, tandis que trois autres lui mirent le riche diadême sur la tête. Aussitôt la garde salua le nouveau couronné d'une telle volée de mousqueterie, qu'il fut saisi d'effroi; toute sa cour d'enfuit dans ces épaisses forêts américaines, comme étonnées elles-mêmes qu'on les rendît témoins d'un cérémonial si nouveau et si effrayant. Cependant tout redevenait calme. Le monarque revenu de sa frayeur, donna naïvement son manteau de peau et ses mocassins à Sir John, qui ne se crut pas peu honoré de posséder les vieux insignes de la royauté virginienne. Mais les couronnans s'en allèrent sans avoir obtenu de secours contre les Monacans, ni même que les restrictions sur le commerce fussent levées.
Au mois de Décembre, le Sachem invita Smith à le venir voir, et lui promit un plein bateau de blé, pourvu qu'il l'aidât à bâtir un palais, et qu'il lui procurât cinquante épées. Le chevaleresque anglais s'aventura avec cinquante hommes. Pohatan fit travailler ses gens, puis lui laissa voir qu'il l'avait joué. Le bouillant capitaine voulut employer la force; mais il fallut retraiter à la fin, et le Sachem retira tout le fruit de son adresse. Son gendre, Opechancana, ne put retarder Smith, et en reçut même un affront, mais douze députés envoyés sous main à Jamestown obtinrent, au nom du capitaine, cinquante épées et trois cents haches. Ce ne fut pas assez pour les Anglais d'être ainsi dupés; Pohatan, après avoir marché trente lieues à la poursuite de Smith, revint à Ouirohocomo, assembla toutes ses forces et fondit sur la colonie. Il intercepta et fit prisonniers le capitaine Radcliffe et quarante anglais, et assiégea Jamestown. Au bout de six mois, les assiégés se virent réduits de six cents à soixante. Dans cette extrémité, ils évacuèrent Jamestown, et s'embarquèrent pour l'établissement des Bermudas.
Pohatan semblait redevenir maître sans contrôle de la Virginie, lorsque le sort voulut que les colons fugitifs rencontrassent le lord Delaware, qui venait d'Angleterre avec une suite considérable. Ils rentrèrent à Jamestown. Le Sachem dut frémir de douleur en abandonnant ses débris, et les Anglais bruler du désir de la vengeance à la vue des cendres d'un établissement naguère si florissant.
Sir Thomas Dale, qui succéda bientôt à lord Delaware, pénétra jusques à Appamatuck, rase les forts des Pohatans, et y fonda New-Bermudas. Vahunsonaca vengea en quelque sorte cet affront par le drame sanglant de Fort-Henry.
L'enlèvement de Pocahontas, en 1612, vint mettre fin à la guerre. Harassés de toutes parts, les Anglais parvinrent à se faire livrer la princesse, en corrompant un Sachem, vassal de Pohatan. Peu contens de la rançon qu'il leur offrait, il s'avancèrent par eau, au nombre de cent cinquante, jusques à Ouirohocomo. Le Sachem les reçut avec intrépidité. Il leur demanda le but de leur marche, en leur disant, que s'ils étaient venus pour combattre, ils éprouveraient le sort de Radcliffe. Il y eut une attaque, qui fut inutile; car les sauvages se cachèrent dans les bois, après avoir fait leurs bravades. Pohatan alla se fortifier à Orapakes avec quatre cents guerriers. Il y reçut de la part des Anglais une députation plus pacifique. Les envoyés ne furent pas admis en sa présence, mais Opechancana les reçut avec faveur. Un des députés était le jeune Rolfe, que fut pas longtemps dédaigné: il obtint la main de Pocahontas, et cette alliance fut le gage de la paix, qui dura jusques à la mort de Pohatan, qui arriva en 1618.
On a vanté la haute stature, la bonne mine et la majesté de ce sauvage, remarquable sous des rapports bien plus importans. Pour parler de sa puissance, son pouvoir, loin de décheoir par le voisinage des Anglais, s'était accru, et, de l'est à l'ouest, depuis le rivage de la mer jusques à l'Allegany, tout lui obéissait. Les Monacans étaient contenus, ainsi que les Massahomis. Ces peuples, qui ne peuvent être que les Iroquois, commençaient à harceler sans relâche les tribus de la confédération situées plus au nord.
Pohatan marchait toujours accompagné d'une garde de cinquante hommes choisis, et fesait observer à ses guerriers une discipline régulière. Ainsi nous voyons que lors d'une visite de Sir John Newport, il passe en revue trois cents de ses sujets, et leur fait simuler un combat avec des évolutions très compliquées. Lorsque cet ordre devint inutile en présence des armes à feu, il employa mille expédiens pour s'en procurer, et il y réussit assez bien. Il employa plusieurs Allemands à discipliner ses soldats, et à construire un arsenal, qui contenait les insignes envoyés par Jacques Ier, et des armes pour équipper mille combattans. Il y avait aussi un trésor, et il était considérable.
On rapporte que deux transfuges l'ayant laissé avec promesse de lui livrer le capitaine Smith et un grand amas d'armes, il les fit exécuter sur le champs, lorsqu'il les vit revenir les mains vides; car, dit-il, ceux qui avaient voulu trahir le capitaine, le pouvaient trahir lui-même. Pyrrhus ne trouva que dans un ancien Romain une grandeur d'âme au-dessus de celle de Pohatan.
Ce sauvage était encore estimable comme homme social, je citerai à l'appui un bel exemple. M. Hamer, envoyé de Sir Thomas Dale, trouve le Sachem entouré d'une garde de deux cents hommes. Après avoir présenté le calumet à l'ambassadeur, il s'informe de la santé de Sir Thomas, puis de Madame Rolfe (Pocahontas). Hamer lui répondant que la princesse est si heureuse, que lors même qu'elle serait libre, elle resterait à Jamestown, il se réjouit avec sa candeur ordinaire du bonheur de sa fille. Enfin, il demande le but de la visite. Hamer lui dit qu'il a des choses particulières à lui communiquer, et alors le Sachem fesant retirer tout le monde à l'exception de deux de ses femmes, l'on se met à parler d'affaires. L'envoyé était chargé de demander pour Sir Thomas, la main de Matanchanna. A cette proposition Pohatan proteste de son amitié pour les Anglais, et ne veut de preuve de la leur que leur parole; mais il ne songe point à de nouvelles alliances. La politesse déployée dans cette entrevue est admirable; mais ce qui l'est encore plus, c'est que jusques à la mort du Sache, il n'y eut plus aucunes rixes entre ses sujets et les colons.