Les vieux écrivains sont partagés sur mon héros. Stith, après l'avoir appellé «un prince de talens et de grand sens» le dit insidieux et cruel. «Quant aux grandes vertus morales, ajoute-t-il, comme la vérité, la bonne foi, la magnanimité, il semble s'en être peu soucié.» Burke parle autrement. «Ce prince, dit-il, dans un moment d'enthousiasme, sera sans doute traité de barbare et de tyran par les peuples civilisés, mais ses titres à la grandeur, quoiqu'il n'ait pas eu les mêmes moyens, sont aussi légitimes que ceux d'un Gengis ou d'un Tamerlan.» M. Thatcher cite avec complaisance cette comparaison: je dirai pour ma part, qu'un homme placé par le sort à la tête d'une confédération de peuplades incultes, la plupart soumises par la terreur, les gouvernant en despote, et maintenant son pouvoir malgré les Anglais, les Monacans et les Iroquois, me semble digne de l'admiration des hommes. Pohatan laissa, outre ses trois filles [62], deux fils, Opitchipan et Keketaugh, peu dignes de lui succéder.

Note 62:[ (retour) ] Opechancana avait épousé l'aînée.

CHAPITRE VII


ARGUMENT

Suite des Sachems pohatans--Sasapin et Mangopeomen--Ce dernier réunit les Chickahominis à la confédération--Ligue contre les Anglais; soixante et dix forts sont détruits ou abandonnés--Bataille de Pamunky, armistice--Mangopeomen est pris--Sa mort et son caractère--Particularités intéressantes de la vie de Pocahontas.

OPITCHIPAN, successeur de Pohatan, pris le nom de Sasapin [63]. Il n'eut de Sachem que le nom, et s'associa son beau frère, Opechancana, que règna sous le nom de Mangopeomen. Grand chef de guerre sous son beau père, ce Sachem avait fait prisonnier le capitaine Smith. Moins heureux plus tard, il en avait été terrassé, et traité avec ignominie: il se vengea en semant le carnage dans la journée de Fort-Henry. Ce sage Ouirohance prit sur son beau frère tout l'ascendant que son génie lui promettait, et ouvrit son gouvernement par une manoeuvre d'une politique adroite. Dissimulé avec les Anglais, auxquels il ne pouvait pardonner la prise d'Appamatuck, il renouvella l'ancienne alliance de 1619, pour mieux voiler ses desseins. L'artifice par lequel il réunit à la confédération pohatane la nation des Chickahominis, justifie assez les craintes que les habitans de Jamestown commençaient à concevoir. Cette peuplade ayant refusé de payer à la colonie un tribut annuel, le président Yeardly entra sur son territoire avec des troupes; mais Mangopeomen persuada les Chickahominis de le reconnaître pour Sachem, et il engagea le général à retraiter. Cette annexe qu'il fit à sa puissance, devait le servir dans l'exécution du nouveau plan de défense que son intelligence voyait nécessité par l'accroissement journalier des ressources de la colonie.

Note 63:[ (retour) ] Cet usage de prendre un nom en arrivant à l'autorité suprême, était commun à toute l'Amérique. Ouingina prend le nom de Pemissapan, comme Opitchipan celui de Sasapin. Vahunsonaca avait apparemment adopté celui de Pohatan. Le même usage ne fut pas moins répandu dans l'ancien monde, et c'est ainsi que tant de rois, en Irlande, portèrent les noms de Laogaire ou d'Eochaid; tant d'autres, celui de Donald, chez les Calédoniens.

Sir Thomas Wyatt succéda à Yeardly, en 1621. Mangopeomen qui n'était pas prêt à éclater, envoya à Jamestown un orateur qui débita une harangue de compliment. Pour rendre la déception plus parfaite, il offrit de fournir des guides pour conduire les Anglais dans des lieux où ils pensaient trouver des mines de cuivre. Mais après avoir sondé les dispositions de Namenacus, Sachem de Patuxent, et des tribus de l'est, il résolut enfin de fondre sans plus tarder, sur la colonie.

Le 21 mars, 1622, jour néfaste dans les annales virginiennes, les diverses tribus engagées dans la ligue se trouvèrent stationnées sur les différens théâtres du massacre, avec une célérité et une précision qui étaient dues à Mangopeomen, l'âme de ces masses, si difficiles à contenir. Cette fois, quoique plusieurs partis eussent à traverser un chemin immense parmi les forêts, guidés seulement par les astres, aucun ne s'égara. Soudain les coups tombèrent. Le terrible Sachem, semblable à Mars parmi les siens, alimentait le carnage. Un massacre épouvantable eut lieu, et trois cent quarante-sept personnes furent les premières victimes de cette boucherie, qui eut des suites encore plus funestes. Caanco, sauvage chrétien, avait cependant donné l'alarme; le danger fut connu de toutes parts, et toute la colonie se mit sous les armes. Frémissant de rage, Mangopeomen rallia, comme Attila arrêté devant Orléans, ses guerriers répandis dans le pays, et il attendit de pied ferme l'ennemi, que cette scène de dévastation déployée à ses yeux, excitait à la vengeance. Une guerre à mort suivit, dans laquelle les Anglais égalèrent en barbarie les Pohatans, qui leur donnèrent dès-lors le nom de «Grands Couteaux». De quatre-vingts forts que les colons possédaient, il n'en resta que huit sur pied, et la population totale se trouva réduite à 1700 âmes, en 1624. Lorsque l'on envoya proposer la paix, l'implacable sauvage fit une réponse pleine de fierté, et foula aux pieds l'image du roi d'Angleterre, qu'on lui avait présentée. La guerre la plus dévastatrice continua avec une furie toujours croissante.