Note 98:[ (retour) ] Ce mot signifie cela vaut mieux.
CHAPITRE XXIV
ARGUMENT
Si l'ordre chronologique ne m'a pas amené plutôt à parler des Grands Chefs Iroquois, le nom Mohack à sans cesse retenti jusque parmi les tribus les plus éloignées.
Garrangulé (Garrakonthié), Chef Iroquois, de la tribu d'Onnondagué, s'acquit un grand crédit auprès de ses compatriotes par ses belles actions à la guerre et sa dextérité à manier les esprits, talent qu'il possédait pardessus tus ses collègues. Mais il naquit surtout avec un naturel meilleur, et montra beaucoup plus de douceur et de droiture que n'en avaient les autres Iroquois.
Garrangulé aimait sincèrement les Français, et il leur en donna des preuves dans la guerre de 1660, en retirant un grand nombre d'entre eux des mains des Mohacks. Il s'acquit par là la considération de M. d'Argenson, et celle de son successeur le baron d'Avaugour, qui crut pouvoir lui envoyer sans crainte le P. Lemoyne, jésuite en qualité d'ambassadeur. Garrangulé vint à sa rencontre jusqu'à deux lieues de distance, contrairement à la coutume des Cantons, qui ne permettait pas d'aller plus d'un quart de lieue au-devant des ambassadeurs. Il fit preuve en cette occasion d'une bien grande délicatesse de politique; car sans conduire d'abord les députés à sa demeure, il alla les présenter aux différens Chefs qu'il croyait devoir amener à ses desseins ou à son avis, qui était de faire une paix durable, en la leur fesant envisager comme leur ouvrage, prévoyant bien qu s'il paraissait en faire son affaire propre plusieurs s'y opposeraient par jalousie.
Ayant atteint son but, il partit pour la capitale du Canada vers la mi-Septembre, 1661, avec les députés des Cayougués (Goyogouins) et des Tsononthouans. Il rencontre sur sa route une troupe de guerriers de sa nation conduits par Oureouati. Ils étaient chargés de chevelures et de dépouilles sanglantes. A cette vue Garrangulé parut embarrassé; ses compagnons étaient d'avis de rebrousser, ne pouvant se persuader qu'on les reçût comme ambassadeurs après ce qui s'était passé. Mais réflexion faite, et après avoir fait entendre aux députés qu'il ne pouvait y avoir de danger pour eux tandis qu'il y avait un ambassadeur français à Onnondagué, il adoucit Oureouati, et continua sa route. Il arriva à Montréal où on le reçut avec distinction. Il y eut avec le gouverneur-général des entretiens particuliers dans lesquels il fit paraître beaucoup d'esprit et de jugement. Ayant pris connaissance des propositions de M. d'Avaugour, il reprit le chemin de son Canton, promettant d'être de retour avant la fin du printems. Arrivé dans son pays, il fut assez surpris de trouver la plupart des Chefs dans des dispositions toutes différentes de celles où il les avait laissés. Il s'aperçut même que l'on fesait mine de vouloir se mettre en garde contre lui; et sans son adresse et sa fermeté il courait le risque de se voir désavoué par ceux-là même qui l'avaient député auprès du gouvernement du Canada. Il parvint cependant par son habileté à reprendre son premier ascendant: la paix fut conclue et ratifiée, et le P. Lemoyne retourna dans la colonie avec les prisonniers.
La paix parut s'éloigner de nouveau en 1663. Il y eut quelques actes d'hostilité, mais la sagesse de Garrangulé maintint ou établit une si heureuse harmonie. C'était dans le temps même que les Anglais, devenant maître de la Nouvelle-Belgique, s'acquéraient une grande influence chez les Mohacks et les Oneidé.
M. le marquis de Tracy venait d'être nommé vice-roi du Canada en 1665. Garrangulé le vint visiter dans la capitale avec des orateurs d'Onnondagué, de Tsononthouan et de Cayougué. Il fit de beaux présens au général, et l'assura de l'amitié sincère des trois cantons. Il parla avec dignité et en même temps avec modestie des services qu'il avait rendus aux Français, et pleura, à la manière de son pays, le P. Lemoyne, mort depuis peu. Il dit à ce sujet, rapporte-t-on, des choses si touchantes et si bien pensées, que le représentant vice-royal et les assistans en furent tout étonnés. Il conclut en demandant la confirmation de la paix et la mise ne liberté des prisonniers faits par les Français depuis le dernier traité. M. de Tracy lui fit en public et en particulier beaucoup d'amitiés; il lui accorda ce qu'il demandait, et le combla de présens.