Note 116:[ (retour) ] Les Iroquois, ou les Romains du Nouveau-monde, avaient le même principe que ceux de l'ancien. Ceux-ci pardonnèrent toujours et s'incorporèrent les Marses, les Asculans, les Férentans, les Vestins, etc. Cela porta d'autres peuples à les joindre.--(V. MONTESQUIEU, Grandeur et Déc. des Romains.)
Cependant Taganissoré arrivait avec sa suite au Sault St. Louis. Il y fut reçu par le Supérieur des Jésuites, qui le conduisit jusqu'à Québec. Il y parut dans un attirail qui aurait fait honneur à un ambassadeur européen, portant un bel habit militaire à l'anglaise, et ses cheveux blancs couverts d'un beau chapeau avec panache, que lui avait fait faire le colonel Fletcher. Il dîna tous les jours avec le comte de Frontenac, et ne parut pas un instant embarrassé dans ses manières. Mais ni les festins, ni le cérémonial ne purent distraire sa fermeté. Je dois omettre cependant le discours que Colden lui met dans la bouche, comme ne pouvant soutenir la critique; car l'on ne doit pas croire que le comte eût fait un si grand cas de Teganissoré aussi insolent. Le général persistant à ne vouloir pas négocier avec Corlar, le Sachem fidèle à l'amitié et à l'honneur, ne voulut traiter qu'à la condition que les Français n'entreprendraient rien de l'été contre la Nouvelle-Iork. Notre glorieux pacificateur passa de Québec à Albany, et il parut évidemment que ce politique iroquois voulait que les Cantons maintinssent la balance entre les Anglais et les Français. Au grand conseil tenu sous lord Bellamont, il s'écriait: «Je ne comprends point comment mon frère l'entend, de ne vouloir pas que nous écoutions la voix de notre père, et de chanter la guerre lorsque tout nous invite à la paix»; puis se tournant vers l'orateur anglais: «Tu diras à Corlar, mon frère, que je vais descendre à Québec, vers mon père Ononthio, qui a planté l'arbre de la paix. J'irai ensuite à Orange pour voir ce que mon frère me veut.» L'ambassade fut reçue par Gennantaha avec des honneurs inusités, et fut introduite à Montréal au bruit d'une décharge de boîtes. La paix fut consentie par tous les ambassadeurs, le 8 Septembre, 1700, et chaque tribu mit son blason ou ses armoiries au bas du traité. Les Onnondagués et les Tsononthouans tracèrent une araignée, les Cayougués, un calumet, les Oneidé, un morceau de bois en fourche, avec une pierre au milieu, et les Mohack, un ours.
Nous voyons pour la dernière fois Teganissoré à Montréal. Chagrin de ne pouvoir maintenir la paix entre les Anglais et les Français, il dit au gouverneur: «l'Onnondagué ne prendra aucune part dans une guerre qu'il n'approuve point. Les blancs ont l'esprit mal fait: ils font la paix, et un rien leur fait reprendre la hache de guerre. Ce n'est pas ainsi que nous en usons, et il nous faut de graves raisons pour rompre un traité que nous avons signé.» Un autre Sachem que le Quintilien iroquois, disait: «Ne vous rappelez vous pas que nous sommes placés entre deux nations puissantes, capables de nous exterminer, et intéressées à le faire quand elles n'auront plus besoin de nos secours? nous devons donc faire en sorte que l'une ne prévale point sur l'autre.»
C'est ainsi que parlaient les orateurs, ou autrement, les hommes d'état des cinq Cantons. Leurs sentences étaient des leçons de sagesse même pour les deux grandes nations qui les avoisinaient. Le fond n'en fesait pas le seul mérite: l'orateur sauvage ne parle jamais sans préparation, et parvient à une espèce d'atticisme. Ce mérite prêtait un nouveau charme aux harangues de Garrangulé et de Teganissoré. Sadekanatie, Haaskouam et Tareha leur en cédaient peu; et si quelque fois, le ton de ces derniers nous semble empreint de férocité, c'est qu'ils étaient les Chefs d'une confédération de peuples que leur génie fesait pencher vers la civilisation, mais qui ne pouvaient encore l'être qu'à demi. La République iroquoise renfermait dans son sein l'amour de la vraie gloire, et le parfait héroïsme: les bienfaits de la paix y étaient appréciés comme les trophées de la guerre. L'iroquois, dans son particulier, vivait aussi plus à l'aise et plus commodément que ses semblables. Malgré ces lueurs d'une civilisation naissante, le commun des hommes n'a vu que des barbares dans ces Romains nouveaux, et l'on n'a pas osé croire tels ces soldats français, ces bandes qui, sous Louis XIV, mirent à feu et à sang la Hollande et le Palatinat, et commirent mille autres horreurs que l'on se refuse à décrire.
CHAPITRE XXVIII
ARGUMENT
Andario ou Kondiaronk--Il accompagna le marquis de Denonville contre les Iroquois--Singulier stratagême qu'on lui attribue--Il défait les canots iroquois--Part qu'il prend aux négociations pour la paix--Sa mort et ses obsèques--Son éloge.
ADARIO, plus connu sous le nom de Kondiaronk, par les Canadiens surnommé le Rat, c'est-à-dire le Rusé, fut le plus illustre des Sachems hurons. Ennemi juré des Iroquois, il suivit les guerriers de sa tribu dans un grand nombre d'expéditions, et se fit remarquer par une intrépidité extraordinaire et maints faits glorieux, qui l'élevèrent au rang de Grand Chef, et de capitaine au service du roi. Il accompagna le marquis de Denonville avec quatre cents hommes de guerre en 1687, et l'aida à ravager le pays des Iroquois. Dans le temps que Haaskouam [117], un de leurs plus valeureux capitaines, et le général, convenaient d'une trève à Montréal, il continuait à les harceler à la tête d'un gros parti qu'il mena à Cadaracui. Le commandant de ce poste, instruit des négociations que l'on avait entamées, chercha à l'amener à des résolutions pacifiques, et lui signifia que ce qu'il avait de mieux à faire en cette occasion, c'était de reconduire ses guerriers à Michillimakinac; ajoutant qu'il désobligerait infiniment le gouverneur-général s'il fesait le moindre mal aux Iroquois. L'adroit huron eut l'air un peu surpris en apprenant cette nouvelle: il se contint pourtant, et, quoique persuadé que l'on sacrifiait son peuple et ses alliés, il sut dissimuler et ne laissa échapper aucune plainte. Il laissa Cadaracui, donnant à croire aux Français qu'il reprenait le chemin de son pays; mais ayant appris que Teganissoré était en marche avec les députés de sa nation, il s'informa de la route qu'il devait suivre, et alla l'attendre à Kaihohague, où il se mit en embuscade. Il l'aperçut au bout de quelques jours, et fondit sur ses gens comme ils débarquaient de leurs canots. Quoique surpris, Teganissoré se défendit avec tout le courage que l'on devait attendre de lui; mais la partie n'était pas égale, et il fut forcé de se rendre. Quand il demanda à Adario comment il avait pu ignorer qu'il était ambassadeur, ce dernier feignit d'être plus étonné que lui-même, et protesta que c'étaient les Français qui l'envoyaient, en l'assurant qu'il rencontrerait un parti d'Iroquois qu'il lui serait facile de défaire. Pour persuader Teganissoré, il relâcha toute sa suite à l'exception d'un seul qu'il gardait, disait-il, pour remplacer un des siens qui avait été tué dans le combat.
Note 117:[ (retour) ] Ce chef, dont le peuple exprimait l'éloquence par un surnom vulgaire, s'était mis à la poursuite des Français avec mille deux cents guerriers. Il parut en vainqueur à Montréal, et fit valoir les prétentions du chevalier Andros. Il parla avec emphase de la faiblesse de la Nouvelle-France, de la puissance des Cantons, et de la facilité qu'auraient les Iroquois de chasser les Français de Canada.