On prétend qu'il alla seul à Cadaracui après cette prouesse, et que quelqu'un lui ayant demandé d'où il venait, il répondit, de tuer la pais, expression dont on ne comprit pas d'abord le ses, mais dont on eut l'explication par un des compagnons de Teganissoré, qui s'était échappé au commencement du combat, et que l'on renvoya vers ses compatriotes pour les convaincre que les Français n'avaient point pris de part à cette perfidie.

Adario retourna à Michillimakinac, et livra son prisonnier à M. de la Durantaye. Ce commandant, qui ignorait peut-être l'armistice; mais qui aurait dû connaître les lois de la guerre, ou du moins celles de l'humanité, condamna ce malheureux à passer par les armes. En vain protesta-t-il qu'il était ambassadeur, et que les Hurons l'avaient pris par trahison: Adario avait prévenu tout le monde que la tête lui avait tourné, et que la peur le fesait extravaguer. Dès qu'il fut mort, le rusé Chef fit venir un vieux iroquois depuis longtems captif dans sa tribu, lui donna sa liberté, et lui recommanda, en le renvoyant, d'informer ses compatriotes que, tout en les amusant par des négociations feintes, on fesait faire des prisonniers sur eux pour les fusiller.

Si l'historien contemporain, dit l'auteur de l'Histoire du Canada sous la domination française, n'a ni exagéré, ni défiguré les faits, il doit paraître un peu singulier que Kondiaronk n'ait pas été plus mal vu des Français après leur avoir joué une aussi mauvaise pièce; et que La Durantaye n'ait pas été blâmé d'avoir fait fusiller un prisonnier de guerre. En effet, il ne cessa pas de jour de leurs bonnes grâces. Mais il fit des prodiges de valeur au combat de la Madeleine, et en 1696, lorsque le célèbre Chef que les Français avaient surnommé Le Baron, partit pour Orange, il retint un grand nombre de familles huronnes qui se disposaient à le suivre chez les Anglais. Ces services signalés pouvaient servir à pallier ses trots, si l'on veut regarder comme fondées les particularités rapportées par Charlevoix et Lahontan, mais révoquées en doute par l'historien du Canada.

Ces services furent suivis d'autres non moins considérables. Etant parti, en 1697, avec cent cinquante guerriers, il s'avança sur le lac Ontario et fit prisonniers quatre éclaireurs, qui lui apprirent que les canots iroquois n'étaient pas loin de là, et que leurs guerriers étaient au nombre de deux cent cinquante. Sur cet avis, il s'avança à leur rencontre, et lorsqu'il en fut à une portée de fusil, il feignit de se trouver surpris et de prendre la fuite. Une partie des Iroquois se mirent à sa poursuite. Adario fit force de rames jusqu'à ce qu'il fut à deux lieues de terre; alors il s'arrêta et essuya sans tirer la première décharge de ses adversaires, qui ne lui tua que deux de ses gans, puis sans leur donner le temps de recharger, il fondit sur eux avec une telle impétuosité, qu'en un moment tous leurs canots furent percés. Tous ceux des Iroquois qui ne se noyèrent pas furent tués ou pris. Ce terrible échec, et bien plus encore la mort de La Chaudière-Noire, qui périt dans un combat contre les Algonquins, força les Cantons à se prêter franchement à la paix. Adario prit une belle part aux négociations de 1700. Le généreux vainqueur des Iroquois fit cesser les murmures des alliés, jaloux des honneurs avec lesquels on reçut Teganissoré, et ratifia le traité provisoire du 8 Septembre en disant: «J'ai toujours écouté la voix de mon père, et je jette ma hache à ses pieds; je ne doute point que les gens d'en haut n'en fasse de même. Iroquois, imitez mon exemple.» [118] Une nouvelle conférence fut convoquée pour l'année suivante, 1701. La ville de Montréal se vit remplie de sauvages de toutes les tribus, au nombre de plus de deux mille. M. de Callières, alors gouverneur, fondait sa principale espérance pour se succès de ses desseins sur le Chef huron, à qui l'on devait cette réunion et ce concert inouï pour la paix générale. La première audience eut lieu le 1er Août. Adario se trouva mal au commencement de sa harangue. On le secourut avec empressement, et lorsqu'il fut revenu à lui, on le fit asseoir dans un fauteuil au milieu de l'assemblée, et chacun s'approcha pour l'entendre. Il fit avec modestie, et en même temps avec dignité, le récit de tous les mouvemens qu'il s'était donnés pour ménager une paix durable entre toutes les nations. Il s'étendit sur la nécessité de cette paix, sur l'avantage qui en résulterait pour tout le pays en général, et pour chaque peuple en particulier et démêla avec une singulière sagacité les intérêts des uns et des autres. Sa voix s'affaiblissant de plus en plus, il cessa de parler, se trouva plus mal à la fin de la séance, et mourut le lendemain matin vers les deux heures. Son corps fut exposé quelque tems en habits militaires. Le gouverneur-général et l'intendant allèrent les premiers lui jeter de l'eau bénite, puis le sieur Joncaire, suivi de soixante guerriers du Sault St. Louis, qui le pleurèrent à la manière des sauvages. Le Lendemain eurent lieu ses funérailles, qui avaient quelque chose d'imposant et de magnifique. M. de St. Ours, premier capitaine, ouvrait la marche avec soixante soldats. Venaient ensuite seize guerriers hurons, marchant quatre à quatre, vêtus de longues robes de castor, le visage peint en noir, et le fusil sous le bras. Le clergé précédait le cercueil soutenu par six Chefs de guerre, et couvert d'un poële semé de fleurs, sur lequel on avait placé un chapeau, un hausse-col et une épée. Les frères et les enfans du défunt suivaient accompagnés des chefs des nations, et M. de Vaudreuil, gouverneur de Montréal, fermait la marche avec l'état-major. Il fut enterré dans l'église paroissiale, et l'on grava sur sa tombe cette inscription, ci-gît le Rat Chef Huron, qui a le double défaut de n'exprimer pas la célébrité du défunt, et de montrer combien la nature grandiose de ces régions avait peu d'inspirations pour les esprits incultes des Français qui nous gouvernaient alors. Ce seul mot Kondiaronk, ou Adario, eut été un souvenir historique [119]. Après le service, M. Joncaire mena les Iroquois de la Montagne faire leurs condoléances aux Hurons, auxquels ils présentèrent la figure d'un soleil et un collier de porcelaine, en les exhortant à conserver l'esprit, et à suivre les vues du grand homme qu'ils venaient de perdre.

Note 118:[ (retour) ] On peut remarquer ici qu'Adario aurait pu difficilement parler de la sorte si la supercherie qu'on lui attribuait eût été réelle.

Note 119:[ (retour) ] Entrez dans l'Abbaye de Westminster, et vous y verrez des inscriptions sublimes: ainsi l'on n'a mis sur la tombe du grand poëte que ce mot: Dryden.

Adario était toujours applaudi quant il parlait en public. «Il ne brillait pas moins, dit Charlevoix, dans ses conversations particulières, et on prenait plaisir à l'agacer, afin d'entendre ses reparties vives, pleines de sel, et ordinairement sans répliques. Il était en cela le seul homme du Canada qui pût tenir tête au comte de Frontenac, qui l'invitait souvent à sa table, afin de procurer à ses officiers le plaisir de les entendre.» C'est ce qu'expriment les vers suivans toujours tirés de l'Ode des Grands-Chefs:

Entre ces guerriers quel est donc

Ce Chef à la mâle figure,

A la haute et noble stature?