Note 134:[ (retour) ] Que M. Isidore Lebrun prend pour un Sachem: il le dit brave comme Bayard.
Les Chefs s'assemblèrent à Amherstburg, et le général Proctor leur proposa de l'accompagner dans son mouvement rétrograde. Notre Sachem prononça un discours dont la traduction a été imprimée. «Les marques de distinction que tu portes à tes épaules, disait-il au général, arrache-les, jette-les à tes pieds et marche. As-tu déjà oublié les promesses que tu nous as faites, en disant que toi et tes soldats vous mêleriez votre sang avec celui de mes guerriers pour la défense de ces forts. Il y a longtems que je m'aperçois que tu ne mettais pas en moi toute la confiance que tu devais; et ce n'est pas la première fois que je te connais menteur. Tu dois avoir enfin fini de m'étourdir les oreilles en publiant que notre Père en bas (Sir George Prévost) devait envoyer ici des munitions et des troupes? Ta méfiance a-t-elle enfin cessé? Mais je n'ai pas oublié tes promesses, quand tu disais que tes soldats seraient forts. Quoique sauvage, j'ai été accoutumé à dire vrai, et je veux te faire dire vrai à toi aussi: je veux que tes jeunes gens mêlent leur sang avec le nôtre.» Proctor l'interrompit ici, et lui dit qu'il fallait retraiter, parce qu'il n'y avait pas moyen de subsister dans le pays. «As-tu oublié, reprit Tecumseh, que mes jeunes gens t'ont dit qu'il y avait des poissons au fond du lac? Si tu m'eusses écouté, quoique je ne sois qu'un sauvage, les choses iraient mieux qu'elles ne vont. Mais le Grand-Esprit a donné à nos pères les terres que nous possédons; et si c'est sa volonté, nos os les blanchiront, mais nous ne les quitterons pas.» La seule alternative était de le convaincre dans une entrevue particulière. Le colonel Elliot l'ayant conduit chez le général, on lui fit voir une carte du pays, la première qu'il eût jamais vue. On lui eut bientôt fait comprendre que l'on allait être enveloppé. Malden fut évacué, et le 28 du mois de septembre, les généraux Cass et Harrison, et le gouverneur Shelby y entrèrent avec l'armée américaine.
Après une retraite longue et difficile, Proctor et Tecumseh firent halte au village Moravien, résolus de défendre ce poste avantageux. Les Anglais furent rangés dans un bois clair, et les sauvages à leur gauche, dans un bois plus épais. Le plan de bataille fut montré à Tecumseh qui en fut satisfait; et les dernières paroles qu'il adressa au général furent celles-ci: «Chef, recommande à tes jeunes gens de tenir ferme.» Les Anglais, découragés par la retraite et exténués par les privations qu'ils enduraient, plièrent au commencement du combat, tandis que Tecumseh fesait des progrès rapides, malgré la disproportion des forces. «Le fait le plus important de cette journée, écrit le R. P. Thébault, fut la mort de Tecumseh. Il paraît certain que ce brave Sachem périt dans un combat corps à corps avec le colonel Johnson. On dit qu'après la défaite des troupes anglaises, le régiment des carabiniers du Kentucky se replia sur les sauvages, qui n'avaient pas encore été entamés. La voix terrible de Tecumseh pouvait se distinguer Au milieu du bruit de l'artillerie et des évolutions militaires. Il s'attaqua de suite à Johnson qui, monté sur un cheval blanc, menait les Kentuckiens à la charge. Déjà Tecumseh levait son casse-tête, quand Johnson le renversa d'un coup de pistolet. Les historiens américains s'accordent à regarder le Sachem Shaouani comme un héros. Brave, éloquent, généreux, d'un port majestueux, d'une taille élevée, il sut gagner l'affection et la confiance entière de ses compatriotes. Tant qu'ils l'eurent à leur tête, ils ne désespérèrent de rien; ils se jetaient, sur sa parole, dans les entreprises les plus hasardeuses, et si, dans les desseins de la Providence, ils eussent dû conserver leur nationalité et leur territoire, Tecumseh semblait fait pour être leur premier Roi.
Dans la bataille décisive des villages moraviens, dit M. Thatcher, il commandait l'aile droite (la gauche) de l'armée confédérée, et se trouvait à la tête du seul corps qui fut engagé dans l'action. Dédaignant de fuir lorsque tout fuyait autour de lui, il se précipita dans la mêlée, encourageant les guerriers pas sa voix, et brandissant sa hache de guerre avec une force redoutable. On dit qu'il alla droit au colonel Johnson... Soudain, les rangs s'ouvrirent; personne ne les commandait plus. Qui eut l'honneur de tuer Tecumseh? Tout le monde sait qu'il fut tué; il est possible que ce fût de la main de Johnson, qui fut blessé au même endroit, mais on ne peut rien dire de plus.
Le tombeau dans lequel les Hurons déposèrent les cendres de Tecumseh après que l'armée américaine se fut éloignée, se voit encore près des bords d'un marais de saules, au nord du champ de bataille, sous un large chêne incliné. Les roses sauvages, et les saules l'environnent à distance; mais le tertre où il se trouve ne laisse voir aucun arbrisseau, grâce aux fréquentes visites des sauvages. Ainsi reposent dans la solitude et le silence les restes du Bonaparte de nos tribus. Le gouvernement britannique pensionna sa veuve et le prophète Elsquataoua; les haut-canadiens ont ouvert une souscription pour ériger un monument au défenseur de leur Province, et M. G. H. Cotton vient de publier aux Etats-Unis: «Tecumseh or the West thirty years since.» On trouve aussi sur ce héros un poëme en trois chants dans le «Canadian Review»; et l'on peut dire qu'ici, tout le monde veut écrire sur Tecumseh [135], comme en Europe chacun veut transmettre ses pensées dur Napoléon. Il y a sans doute une grande distance entre le héros transatlantique et celui des forêts de l'Amérique septentrionale; mais celui-ci fut aussi dans son genre un génie extraordinaire, un homme colossal.
Note 135:[ (retour) ] Une des plus belles terraces de notre capitale porte le nom de «Tecumseh Terrace»; l'y voit des castors, des arcs des flèches, etc.
Dans le temps que l'on équipait la flottille du lac Erié, Tecumseh dîna souvent à la table du général Proctor, et il s'y montra toujours de manière à ne pas donner le monder mécontentement à la dame la plus délicate. Cela fait contraste avec la rudesse de son éloquence. Au conseil que le général Harrison tint à Vincennes en 1811, les Chefs de quelques tribus étaient venus se plaindre de ce que l'on avait acheté quelques terres des Kikapoux. On sait qu'il ne fut rien décidé à cette conférence, qui finit d'une manière abrupte, en conséquence de ce que Tecumseh traita le général de menteur. Ayant terminé sa harangue, il regarda autour de lui, et voyant que tout le monde était assis, et qu'il n'y avait point de siége, un dépit soudain se fit voir dans toute sa contenance. Aussitôt le général Harrison lui fit porter un fauteuil. Le porteur lui dit en s'inclinant: Guerrier, votre père, le général Harrison vous présente un siège. Les yeux noirs de Tecumseh parurent étincellans; «Mon père!», s'écria-t-il avec indignation, en étendant ses bras vers le ciel, «le soleil est mon père, et la terre est ma mère; elle me nourrit, et je repose sur son sein.» En achevant ces mots, il se jetta à terre et s'y assit les jambes croisées.
Tecumseh était tout à la fois un Chef militaire accompli, un grand orateur et un homme d'état. Il avait des vues grandes et élevées, et pour les accomplir, des facultés extraordinaires. Son esprit fier, sa noble ambition, sa franchise, et l'inflexibilité hardie, mais prudente, avec laquelle il poursuivait ses desseins, décèle en lui une âme du premier ordre. Et les vertus naïves de l'enfant de la nature!... jamais on ne put faire prendre de liqueur forte à Tecumseh. Il avait prévu qu'il devait être le premier de sa nation; il avait compris que le vice de l'ivrognerie le rendrait indigne d'un tel rang, ou, pour parler son langage, «il avait reconnu que la boisson ne lui valait rien.» Loin d'être brutal envers les femmes, il voulait que l'on eût pour elles les plus grands égards. Mais il n'estimait le sexe qu'à proportion de sa modestie. S'étant trouvé dans une grande compagnie, un officier anglais se mit à le railler au sujet du mariage, le pressant de prendre une épouse, et lui recommandant une jeune veuve vêtue dans tout le complet du costume de bal. Le noble Shaouani, après avoir fixé la dame, répondit avec un mouvement de tête significatif: «non, elle montre trop de chair pour moi.» Il avait retrouvé les Hurons dans ces mêmes lieux d'où ils avaient été chassés par les Iroquois: il rappela leur ancienne gloire. Mais voici ce qui honore plus sa mémoire. Dans un conseil, il les exhorta à ne pas transmettre à son fils, après sa mort, la dignité de Grand-Chef, parce que, disait-il, il était trop beau, et comme les blancs. Comme un autre Epaminondas, il semblait ne reconnaître d'autre postérité que sa gloire. Après lui, les efforts de sa race ont paru impuissans, et c'est apparemment pour cela que l'auteur de l'Ode des Grands Chefs termine par ces vers:
Des tribus par la mort de ce Chef des guerriers
Se fanent les lauriers;