Mon chalumeau se brise, et ma tâche est remplie.
CHAPITRE VII
ARGUMENT
Des Esquimaux--Keraboa--Sackheuse.
Les Esquimaux sont sans contredit une des plus intéressantes familles aborigènes; mais malheureusement aussi, une de celles sur lesquelles on possède moins de renseignemens. Elle n'a pu me fournir qu'un court chapitre.
Les «Beautés de l'Histoire d'Amérique» font mention d'un jeune Esquimaux du nom de Keraboa. En 1796, y est-il dit, un gentilhomme français (canadien)... pénétra dans le Labrador, et dans ces régions incultes arrosées par la baie à laquelle le pilote Hudson donna son nom. Il visita les huttes de quelques cantons peuplés d'Esquimaux, demeura quelques jours au milieu d'eux, et s'en fit aimer par sa douceur et sa complaisance. Il fit à ces sauvages une telle peinture du bonheur que l'on goûte chez les peuples civilisés qu'il parvint à émouvoir l'imagination froide d'un jeune homme. Keraboa abandonna sa hutte, ses filets, sont canot d'écorce, et la Keralite qui partageait ses travaux, et suivit l'étranger à Québec.
A la vue d'une Cité régulièrement bâtie, de grands édifices, et de tous les prodiges de l'art européen, l'enfant de la nature est d'abord frappé d'étonnement et d'admiration. Le luxe des maisons et de la table, une foule d'objets dont il ne soupçonnait pas même l'existence, ravissent son esprit, et entretiennent sa surprise. Mais bientôt il s'accoutume: la vie molle des riches, l'esclavage des pauvres, cette bassesse et cette corruption de tous, maintenant frappent ses regards. Il redemande ses rivières poissonneuses, ses monts glacés, l'indépendance de sa vie errante. Il court, il s'agite, il gravit les montagnes les plus escarpées: là, durant tout le jour, ses regards cherchent le pays où il a laissé ses frères, la compagne qu'il ne reverra plus, ses lacs son océan, sur lesquels il s'élançait dans un frêle canot, malgré les tempêtes. La nuit, il va s'étendre tristement au bord d'une rivière glacée, qui lui offre du moins une image de la patrie. Il verse d'amères larmes; ses plaintes et ses soupirs troublent le silence des ténèbres, et le sommeil fuit loin de ses yeux creusés par la douleur. Enfin il devient la victime du désespoir; une funeste langueur dessèche ses viscères, et va tarir dans son coeur les sources de la vie. Sa poitrine ne peut être arrosée des larmes de ceux qu'il a laissés, ni le sol natal recevoir ses os. Keraboa meurt sans songer à cette dernière consolation; mais la cruelle pensée qu'il va s'endormir sous in ciel étranger empoisonne ses derniers soupirs!
Sackheuse, autre Esquimaux célèbre, peut embarrasser les chercheurs qui voudraient philosopher sur les causes qu rendirent si déplorable le sort de Keraboa. Né en 1797, Sackheuse fut trouvé par les Anglais dans les régions polaires, et conduit à Leith, en 1816. Il retourna dans son pays en 1817, sur le vaisseau qui l'avait pris; mais voyant qu'une soeur, sa seule parente, venait de mourir, il dit adieu à sa patrie, et retourna à Leith, d'où il se rendit à Edimbourg, chez Nasmith, artiste éminent, qui découvrit en lui de grandes dispositions pour le dessin, et l'instruisit dans cet art. L'amirauté anglaise attacha de l'importance à l'avoir pour interprète dans les nouvelles expéditions scientifiques qu'elle projettait: elle tenta de lui donner une éducation libérale. Il la poursuivit et la perfectionna avec une ardeur et une capacité étonnantes. Engagé dans la première expédition du capitaine Ross aux régions arctiques, en 1818, il rendit de signalés services par son courage, et son adresse à traiter avec les natifs. De retour à Londres, et fatigué de la sensation qu'il y fesait, il fut envoyé à Edimbourg avec un officier de l'expédition. Il y fut surpris au milieu de l'étude, par une inflammation qui l'emporta le 14 février, 1819, malgré les efforts des premiers médecins de la capitale.
Sackheuse, dit M. E. Bellechambers, dans son Dictionnaire Historique, se distingua par son courage et une intelligence qui jettent un grand lustre sur sa race, en apparence si inculte et si rude. [136]. Ses manières étaient simples, et son naturel obligeant et fort tendre. Il aimait la société, et comme il intéressait beaucoup par sa candeur, jointe à une science acquise, il jouissait d'un cercle étendu et choisi. Il avait cinq pieds et hui pouces, et possédait une grande force musculaire. Il était très bien proportionné, et d'une fort belle contenance. On ne dit pas qu'il se soit marié en Angleterre, et il est bien probable que non, puisqu'il n'avait encore que vingt-trois ans quand il mourut.