La seule difficulté qui subsistât, était de faire adopter son invention par ses compatriotes. Sa profonde retraite avait inspiré de la méfiance aux Chérokis; ils le regardaient comme un magicien occupé d'un art diabolique, et même comme nourrissant de mauvais desseins contre ses compatriotes. Sans se laisser décourager, le philosophe s'adressa aux plus étlairés et aux plus influens de sa nation. Il leur annonça la découverte du grand mystère de fixer la parole par l'écriture comme font les blancs, et les pria de prendre connaissance de son procédé. En leur présence, sa fille qui, jusque-là avait été sa seule élève, écrivit les mots qu'ils prononcèrent, et ils furent tous dans l'étonnement lorsque ensuite cette jeune personne lut tout ce qu'ils avaient dit. Siquayam demanda alors que l'on choisit cinq ou six jeunes gens, pour qu'il leur enseignât l'art d'écrire; et quoique tous les soupçons ne fussent pas encore dissipés, on lui confia quelques élèves. Au bot de quelques mois, il annonça qu'ils étaient en état de subir l'examen public. On les prit chacun à part, et l'on acquit la preuve irrécusable de leur capacité. La joie de la nation fut soudaine et vive, comme toutes les affections du sauvage. Une grande fête fut ordonnée; Siquayam en fut le héros, et les Chérokis furent fiers de posséder un homme que le Grand-Esprit paraissait avoir doué de ses qualités divines.
Siquahyam ne se borna point à la découverte de son alphabet: il inventa aussi des signes pour les nombres, et il fallût qu'il imaginât en même temps les quatres premières règles qui font la base de l'arithmétique, et qu'il créât des noms pour les désigner. Il se mit aussi à écrire des lettres, et il établit bientôt une correspondance soutenue entre les Chérokis de Will's Valley, et leurs compatriotes d'au-delà du Mississipi, à cinq cent soixante milles de distance. L'intérêt excité par cette invention s'accrut au point que de jeunes Chérokis entreprirent un si long voyage pour être au fait de cette méthode facile de lire, d'écrire et de compter. Dès 1827 ses élèves commencèrent à former des écoles qui, en 1829, comptaient déjà cinq cents écoliers. Le fameux journal, Phoenix Cheroki, édité par Siquahyam et le célèbre John Ross, parut au mois de Février, 1828. Le premier numéro contenait une partie de la Constitution rédigée et promulguée dans le même temps, par laquelle le gouvernement des Chérokis se composait d'un pouvoir législatif, d'un pouvoir exécutif et d'un pouvoir judiciaire. La petite ville d'Etchoï (New-Echota) eut en 1829, outre son imprimerie, un musée et une bibliothèque.
Siquahyam était aussi devenu peintre par son génie. Il s'était fait des pinceaux du poil d'animaux sauvages, sans avoir jamais vu un pinceau. Ses dessins étaient grossiers comme ceux, je suppose, des premiers peintres de l'antiquité, mais il annonçait des dispositions. Les arts mécaniques ne lui étaient pas non plus étrangers. Il était forgeron dans sa tribu, et il devait orfèvre. On conçoit facilement tout ce que le séjour de Washington a dû apprendre à un génie si extraordinaire. Bienfaiteur de sa nation, il l'a élevée au premier rang parmi les races indigènes.
Les Choctas ont suivi ce noble élan et, au milieu de l'avilissement des Iroquois contemporains, le célèbre Kissick, de la tribu des Tuscaroras, retiré sur le sol britannique, est devenu l'historien de leur ancienne grandeur [144].
Note 144:[ (retour) ] «Esquisse de l'Histoire ancienne des Cinq Nations, comprenant: 1º le récit fabuleux ou traditionnel de la fondation de la Grande-Ile, maintenant l'Amérique Septentrionale, de la création du monde, et de la naissance des deux enfans; 2º l'établissement de l'Amérique Septentrionale et la dispersion de ses premiers habitans; 3º l'origine des Cinq Cantons Iroquois, leurs guerres, les animaux du pays, etc., etc., Lewiston, 1829.»
Sawenowane entreprenait, il y a quelques années, de traduire le «Chef Huron», d'Adam Kidd; et l'on peut croire que Mushulatuba eût été digne par son expérience et sa sagesse, d'obtenir l'objet de ses voeux, un siège au Congrès des Etats-Unis.
CHAPITRE XII
Coup-d'oeil rapide sur l'état présent des tribus.
Des Sagamos non moins nobles que leurs devanciers, les Tsaouawanhi, les Omaha et les Skenandow; le voyage de Sawenowane et de Sonatsiowane à travers l'Atlantique [145], et les vertus de Ouiaralihto m'auraient fourni la matière d'un nouveau Chapitre. Ouiaralihto, vénérable Chef huron, petit fils de Tsaaralihto, Chef de guerre de sa nation dans la lutte de 1759, suivit l'expédition du général Burgoyne, qui lui donna un festin de guerre. Adam Kidd, le barde canadien, l'ayant visité en 1829, il lui raconta avec une mémoire prodigieuse les exploits des héros, et les traditions des tribus, avec la même intérêt que les lairds de l'Ecosse mettent encore dans le récit des belles légendes d'Ossia. Tapooka [146] ferait honneur au moman, et serait une aussi belle héroïne qu'Atala, immortalisée par le génie.