Il m'est donc permis aujourd'hui de célébrer le magistrat dont nous pleurons la perte, de payer h sa mémoire un tribut de reconnaissance et d'admiration, et de jeter quelques fleurs sur sa tombe. Si en montrant le zèle ardent qui l'animait pour la justice, dont il a été longtemps l'organe, et son amour pour l'humanité, qu'il a défendue avec tant de force et de constance; si, en rendant un hommage public à ses talents et à ses vertus, je ne remplis point assez dignement la tâche imposée à l'orateur, j'aurai du moins l'avantage d'avoir offert un grand exemple et des leçons utiles.

Je ne crains pas que l'envie se soulève ici contre moi; celui qu'elle a poursuivi n'est plus; elle doit donc se taire; et c'est maintenant à la vérité seule qu'il appartient de se faire entendre. Rien dans cet éloge ne sera désavoué par elle: je me croirais indigne de louer celui qui s'est tant occupé à la chercher, qui a eu le courage de la dire, si je pouvais avoir recours à la flatterie et au mensonge.

Lorsqu'on veut parler d'un philosophe et d'un sage, on n'a pas besoin d'aller fouiller dans les siècles les plus reculés pour savoir quels ont été ses ancêtres, s'ils ont obtenu des distinctions éclatantes, s'ils ont ajouté à leurs noms des -titres fastueux. Ces avantages, si imposants pour le vulgaire, qui flattent tant l'ambition, mais qui ne supposent pas toujours le mérite, sont peu de chose aux yeux de la raison et de la sagesse.

CHARLES-MARGUERITE-JEAN-BAPTISTE MERCIER DUPATY, Président à Mortier au Parlement de Bordeaux, naquit à la Rochelle de parents nobles, et surtout recommandables par leurs vertus* [* Son aïeul était conseiller au conseil supérieur du Cap Français, et son père, qui occupait une charge de trésorier de France, fut reçu en 1744 à l'Académie de la Rochelle, où il a fourni plusieurs mémoires utiles et remplis de vues patriotiques. Ils avaient l'un et l'autre ce qui vaut encore mieux que l'illustration, un mérite héréditaire, des qualités éminentes et de longs services rendus à la société.]. Son père, qui avait des lumières, qui connaissait tout le prix d'une bonne éducation, qui savait qu'elle décide souvent de ce qu'on doit être un jour, cultiva l'enfance d'un fils qui lui était cher, et qui donnait de grandes espérances. Il ne vécut pas assez pour jouir du fruit de ses soins; mais il laissa une épouse dont l'âme sensible et grande était faite pour réparer cette perte* [* Mlle Carré fut digne, par ses rares vertus, d'être associée à cette respectable famille; sa piété tendre, mais indulgente, sa bienfaisance généreuse, mais éclairée, lui méritèrent tous les suffrages pendant sa vie, et les regrets des gens de bien après sa mort.].

M. DUPATY avait reçu de la nature ce désir impatient de savoir et de s'instruire, qui annonce toujours les grands talents. Dans cet âge où les plaisirs laissent à peine quelques heures à la réflexion, où, sans songer au temps qui suivra, l'on ne pense qu'à jouir, il faisait une étude raisonnée de l'histoire qui n'offre aux esprits vulgaires qu'un simple récit de faits et de raisonnements; mais d'où l'homme de génie sait faire naître une source abondante de réflexions utiles. Il méditait les ouvrages immortels de cet écrivain célèbre, dont les lumières ont tant influé sur celles de son siècle, et qui a si bien saisi la chaîne par où sont liés les sujets avec les souverains, et les nations avec les nations. Il admirait les vues sublimes de ces bienfaiteurs des hommes qui, en donnant au genre humain des lois pleines de sagesse, lui ont fait le plus grand bien qu'il puisse recevoir.

C'est ainsi qu'en recueillant des lumières de toutes parts, M. DUPATY se préparait à devenir lui-même un jour utile à la patrie. Ses talents et ses vertus lui acquirent bientôt une grande réputation; et quoique très jeune encore, la justice lui ouvrit son temple pour être son défenseur et son organe* [* Il est généralement vrai qu'une âme élevée, qu'un talent décidé se décèlent dès les premiers jours de l'adolescence. M. Dupaty avait annoncé de bonne heure ce qu'il devait être; il n'avait que vingt-six ans lorsqu'il fut nommé à la place d'avocat-général au Parlement de Bordeaux. Son début répondit aux grandes espérances qu'il avait données. Le premier discours qu'il prononça fut universellement applaudi, et regardé comme un gage de cette éloquence profonde et rapide, qui, dans la suite a caractérisé ses écrits. Dès lors il se dévoue au bien public, il se pénètre des fonctions augustes dont il est chargé; il y consacre tous les instants de sa vie; il ne s'occupe plus que de l'élude des lois; il cherche à les comparer entre elles; à saisir les rapports qu'elles ont ou qu'elles doivent avoir avec les moeurs: il a le courage d'éclaircir le chaos de toutes les matières que renferme notre Jurisprudence: il parcourt avec les yeux d'un philosophe ce champ immense, souvent stérile, et qui n'offre presque toujours que des dégoûts à l'homme de génie.

Faire triompher la justice de tous les obstacles dont la méchanceté des hommes s'efforce de l'envelopper, écarter les nuages que la cupidité et le vil intérêt cherchent à répandre sur elle, la démêler à travers le choc des opinions, faire une étude profonde du coeur humain, connaître les ressorts auxquels les passions peuvent donner du mouvement, découvrir la vérité, souvent cachée dans le labyrinthe des procédures, la saisir et la montrer avec ce courage qui ne craint rien, l'embellir des charmes de l'éloquence pour lui attirer plus de partisans, confondre l'erreur et le mensonge, qui voudraient se décorer de son nom et se parer de ses avantages; enfin, suppléer, parla réflexion, aux progrès tardifs de l'expérience: tels sont les grands objets auxquels M. DUPATY consacre ses veilles et ses travaux.

Vous qui l'avez entendu; qui êtes venus mêler vos applaudissements à tous ceux dont retentissait le temple de la justice lorsqu'il y portait la parole; dites si quelques considérations ont jamais pu lui faire négliger la défense du faible que le puissant voulait opprimer* [* Le talent est peu de chose sans le courage qui le rend utile. M. Dupaty réunissait l'un et l'autre. Entre plusieurs faits qui pourraient être apportés en preuve, nous ne citerons que celui-ci. Un père de famille obscur et sans protection, est emprisonné par l'autorité injuste, qui souvent peut tout ce qu'elle veut dans les provinces. Le malheureux proteste devant le parlement contre la violence qui lui a été faite; M. Dupaty, chargé de sa défense, comme avocat-général, fait tomber ses chaînes par son éloquence. Uniquement occupé des devoirs que lui impose sa charge, il ne songe pas même qu'il s'expose à la haine d'un favori courroucé.]; si le pauvre, à qui la cupidité du riche disputait les malheureux restes de ses dépouilles, n'a point trouvé en lui un soutien et un vengeur: dites avec quelle fermeté il protégeait la vertu poursuivie par le vice; de quels traits il peignait ces coups de l'autorité arbitraire si effrayants pour la liberté et qui, annonçant le renversement des lois, présage la chute prochaine des empires.

Celui qui aspire à la gloire d'être utile à ses concitoyens, qui fait un usage si grand et si sublime de ses talents, qui ose dire aux puissants de la terre, vous avez commis une injustice, et qui s'élève ainsi au dessus des autres hommes, doit s'attendre, sans doute, à avoir des ennemis dangereux: il doit croire que la haine et la vengeance se ligueront avec l'envie pour le perdre. Tel a été de tous les temps la destinée des grands hommes.

On vit bientôt l'intrigue s'élever contre M. DUPATY, lui faire un crime aux yeux du souverain, de sa fermeté et de son attachement pour le maintien de l'ordre public; et la récompense de tant de zèle et de vertu fut un exil* [* Cet exil fut un triomphe pour M. Dupaty; la vénération et les regrets de tous les gens de bien l'accompagnèrent dans sa retraite. Le parlement, qui regardait sa détention comme une sorte de calamité publique, lit des remontrances pour obtenir son rappel. M. Dupaty revint de son exil avec la même sérénité qu'il avait montré en y allant. Un mot peindra ce qui se passait dans sa grande âme: "Je regarde, dit-il publiquement et dans un discours d'éclat, je regarde mon rappel, non comme une grâce, mais comme une justice".]. Le coup qui le frappe n'altère point la tranquillité de son âme; il part avec cette assurance de l'homme juste qui n'a aucun reproche à se faire; il a pour lui la patrie, sa gloire et ses vertus. Le sénat qui se vit privé d'un de ses plus beaux ornements, s'empressa de le justifier auprès du trône, d'éclairer le souverain sur la surprise faite à sa religion, et bientôt M. DUPATY fut rendu à ses fonctions.