Tandis que tous les bons citoyens gémissent à la vue des atteintes portées à la liberté civile, que les vrais magistrats désirent et cherchent un remède à tant de maux, M. DUPATY ne s'en tient point à des voeux stériles, il ose dénoncera la nation les attentats de notre législation criminelle* [* Il y a longtemps que l'on se plaint des abus dont notre code pénal est rempli. Les lois criminelles en France se sont beaucoup occupées des accusateurs et presque point des accusés; elles semblent avoir été faites pour un peuple barbare et non pour un peuple doux et civilisé. M. Dupaty travaillait depuis longtemps à un ouvrage sur cette matière si importante. On regrettera toujours qu'il n'ait pas assez vécu pour y mettre la dernière main et en enrichir la patrie.]. Il ne craint pas de dire hautement la vérité, lorsqu'elle importe au bonheur public. C'est dans ces écrits sublimes et touchants, où son âme et son génie respirent encore, où la vie d'un homme est appréciée ce qu'elle vaut, où tout est consacré au bien de l'humanité, où l'on retrouve partout le philosophe profond et le magistrat vertueux, que nous pouvons puiser des lumières et des vérités utiles; car il ne nous est plus permis de nous endormir sur le sein de tant d'abus révoltants, aujourd'hui que notre souverain, uniquement occupé du bonheur de son peuple, nous invite avenir déposer dans son coeur paternel le sujet de nos plaintes; aujourd'hui qu'il nous consulte dans une assemblée auguste de la nation et cherche avec nous les moyens les plus sages et les plus prompts de remédier aux maux qui nous environnent de toutes parts. C'est donc le moment de mettre sous ses yeux tous les vices dont nos lois criminelles sont infectées, tous les pleurs qu'elles ont arrachés à l'innocence, tout le sang qu'elles ont injustement répandu sur les échafauds.

Il est des hommes qui désirent le bien, qui ont assez de lumières pour apercevoir le chemin qui y conduit, mais dont l'âme faible et sans caractère est effrayée par les obstacles que leur présente la corruption de leur siècle: ils craignent de déplaire; ils n'ont pas assez de courage pour s'engager dans une route dont les sentiers sont pénibles et dangereux; ils ne voient que les difficultés sans être animés de la gloire qu'il y aurait à les vaincre. Leurs coeurs se sentent émus à la vue des malheureux sur lesquels pèsent l'injustice et l'oppression; mais ils n'ont point la force d'alléger le fardeau qui les accable. C'est ainsi que les abus s'enracinent et se multiplient, que les maux de toute espèce se perpétuent; voilà comment les droits de l'homme sont abandonnés et anéantis.

Combien M. DUPATY était au dessus de ces craintes qui ne sont faites que pour les petites âmes! Faut-il combattre les préjugés barbares qui, en interceptant la lumière, s'opposent aux progrès de la raison; approcher de nos lois le flambeau de la philosophie; attaquer les erreurs qui sont la source de presque tous les maux qui affligent le genre humain; venger l'humanité des outrages qu'elle a reçus; alors son âme s'élève avec transport, elle semble prendre de nouvelles forces; aucune considération ne l'arrête; il brave, et les traits de l'envie, et les injustices de l'amour-propre. Il n'est pas retenu par les plaintes et les murmures de ces esprits faibles et timides qui appellent innovation, ce qui n'est que le rétablissement de l'ordre, et un meilleur état des choses.

Avec quelle fermeté héroïque il entreprend la justification de trois accusés, dont l'innocence avait été envoyée au supplice! Condamnés par un tribunal supérieur, à subir la peine réservée aux scélérats; sans appui, sans défense, parce qu'ils sont pauvres et obscurs, ils vont bientôt grossir la foule des malheureuses victimes de nos lois criminelles. Déjà la barre fatale est levée, elle est prête à frapper… Le protecteur magnanime des opprimés court se jeter aux pieds du Trône; il implore, il obtient, au nom de la justice et de l'humanité, que les coups terribles soient suspendus; que le sang des trois citoyens ne coule point avant qu'un nouveau jour ait versé une lumière pure et sans tache, sur les preuves du crime dont on les accuse.

Arrêtez, magistrat sensible et généreux: vous allez faire un acte de courage, vous voulez épargner un crime à la justice; mais peut-être vous ne voyez pas tous les dangers auxquels vous vous exposez, tous les chagrins qui vous attendent. On va vous taxer de présomption et de témérité; on ira même jusqu'à vous accuser d'être l'ennemi de la magistrature; la calomnie réunira tous ses efforts pour vous perdre.

Mais, malheur à celui qui calcule froidement ce qu'il doit lui en coûter pour faire le bien! De pareilles considérations ne sont point faites pour ralentir le zèle de M. DUPATY. Il ne balance point entre une action vertueuse et des difficultés à vaincre; il n'examine point ce qu'il a à craindre, il ne voit que le glaive de la justice suspendu sur des têtes innocentes; il jure de faire tous ses efforts pour détourner ce glaive funeste, dût-il exposer son repos, sa vie même. Ses yeux ne sont fixés que sur le sort des malheureux qui lui ont inspiré un intérêt si vif et si tendre.

Déjà convaincu de leur innocence, il se méfie encore de ses lumières. Il craint que son coeur ne l'abuse. Il veut les voir et les entendre. Il descend dans ces demeures souterraines où l'innocent est souvent confondu avec le coupable. Il les approche, il les rassure, il les interroge, il consulte leurs regards; il lit dans leur pensée, il sonde leurs coeurs flétris par l'injustice et les revers: au lieu dos remords du crime, il n'y trouve que le calme et la sécurité d'une conscience sans reproche. Son âme s'ouvre alors à toutes les émotions de la sensibilité: en vain il veut retenir les larmes qui roulent dans ses yeux. "Mes amis, mes amis! leur dit-il, que l'espérance ne vous abandonne point; encore un peu de patience et de courage, et la fin de vos maux approche".

O digne ami de l'humanité! quel mortel mérita plus que vous nos respects et nos hommages! Vous vous attendrissez à la vue dos infortunés; vous répandez des pleurs sur leur triste destinée; vous les appelez vos amis, tandis que tout le monde les abandonne et les repousse. Ah! que ces hommes durs qui n'ont jamais senti la pitié, viennent donc apprendre de vous à respecter le malheur, à ne point détourner leurs yeux à son approche, à ne pas du moins l'insulter par l'outrage et le mépris.

On lira toujours avec un nouveau plaisir ces mémoires célèbres où M. DUPATY répand un si grand jour sur l'innocence des trois malheureux accusés qu'il défend; où il les justifie avec ce courage qui sied si bien à la vérité; où il se récrie, avec le noble enthousiasme de la vertu, contre les barbares maximes de nos criminalistes; où il fait partager à ses lecteurs toute son indignation, lorsqu'il parcourt la cruelle liste de tous les innocents qu'elles ont fait condamner; lorsqu'il fait le récit touchant de tous les maux qu'elles ont causé, de toutes les injustices qu'elles ont fait commettre.

On crut entendre l'orateur romain, quand M. DUPATY prononça, devant le sénat d'une grande province, en présence de tout un peuple, ce discours à jamais célèbre dans l'histoire de l'éloquence. L'impression qu'il fit sur les auditeurs fut telle, qu'ils ne pouvaient retenir leurs larmes ni leurs transports; il semblait que chacun eût voulu participer à la gloire de détacher les fers des infortunés dont la défense était un véritable dévouement. L'orateur fut souvent obligé de s'interrompre par le bruit des applaudissements qui se mêlaient aux cris de l'admiration. Jamais peut-être l'humanité n'obtint un plus beau triomphe; on bénit, on entoure celui qui vient de sauver la vie à trois citoyens: il est obligé de se dérober à la foule, pour aller annoncer aux malheureux, dont il est le libérateur, qu'ils sont rendus à l'honneur et à la vie. Qui pourrait peindre le moment où il les voit tomber à ses pieds, les baigner de leurs larmes, et les tenir embrassés sans proférer une parole?