"Allez, leur dit ce grand homme, hâtez-vous, mes amis, de rejoindre vos femmes et vos enfants qui souffrent depuis longtemps de votre absence. Allez ensevelir le reste de votre déplorable vie dans le travail, le silence et la vertu. Partez, mais en passant par la capitale, ne manquez pas d'aller dans ma maison; que la vue de votre bonheur console enfin la vertueuse compagne de ma destinée, et mes jeunes enfants à qui vos malheurs ont appris la pitié, qui ont arrosé vos fers de leurs premières larmes compatissantes".

Vous tous à qui la nature a donné une âme sensible, que ne fûtes vous témoins de la scène touchante qui se passa dans le sein de cette respectable famille à la vue des infortunés dont le héros magistrat venait de briser les fers! Vous auriez vu sa digne épouse arroser de ses pleurs les mains reconnaissantes que lui tendaient ces trois malheureux; les faire asseoir à sa table, les servir elle-même, et offrir à ses enfants attendris le spectacle de la vertu qui console le malheur des outrages de l'injustice.

M. DUPATY joignait aux rares qualités qui font le vrai magistrat, un goût sûr, un espoir prompt à saisir le beau dans tous les genres, et orné des connaissances qu'il avait puisées dans les grands modèles de la littérature. Il s'était livré, de très bonne heure, à l'étude des sciences et des lettres; on l'avait vu, dans l'âge de la dissipation et des plaisirs, concourir aux progrès des lumières, encourager le talent par de nobles récompenses, inviter les orateurs à célébrer ce roi, l'idole des français, que le ciel avait donné à la terre dans les jours de sa miséricorde* [* M. Dupaty fut reçu à l'Académie des Belles-Lettres de la Rochelle, à un, âge où à peine le reste des hommes commence à avoir le sentiment du beau et de l'utile. Son début, comme homme de lettres, fut un hommage à la vertu. Il proposa pour sujet d'un prix extraordinaire, l'éloge de Henri IV, dont il voulut faire les Irais. Il fit frapper une médaille d'or qui représente ce grand roi. Ce prix fut adjugé au discours de M. Gaillard, orateur distingué, qui a su faire un choix heureux parmi le nombre de grandes actions qu'il avait à peindre.].

Les heures de ses délassements étaient consacrées à la lecture des grands poètes, des historiens et des philosophes qui, en nous transmettant leurs pensées, ont voulu être utiles, lors même qu'ils ne seraient plus.

Quoique les fonctions de sa charge lui laissassent très peu de temps, il en trouvait encore pour assister aux assemblées d'un corps respectable de savants qui s'était empressé de l'associer à ses travaux, et dont les vues sont toujours dirigées du côté des découvertes utiles* [* L'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux fut jalouse de s'associer à M. Dupaty. Il y fut reçu le 9 février 1769. En 1770, il proposa pour sujet d'un prix que l'Académie aurait à distribuer, l'éloge de Michel de Montagne, et il demanda d'en faire les fonds. C'est ainsi qu'il portait partout la générosité et l'enthousiasme pour les lettres, et qu'il donnait l'exemple rare de faire servir la fortune à la gloire des talents et aux progrès des vertus.].

Passionné pour la vérité qui se cache aux yeux du vulgaire, et ne se montre même à l'homme de génie qu'après qu'il s'est livré à des recherches constantes et pénibles, il attendait avec impatience que des circonstances plus favorables lui permissent de voyager. Ce n'était pas pour satisfaire une vaine curiosité, mais pour aller recueillir, comme les Solon, les Descartes et les Montesquieu, chez les peuples les plus éclairés, des connaissances utiles à ses concitoyens. Il avait une âme trop active pour se borner à de simples méditations, toujours trop lentes pour le génie qui veut comparer et saisir les grands résultats. Il voulait interroger les nations, étudier, observer leurs gouvernements et leurs lois, chercher les savants de tous les pays, puiser, dans leur commerce et leur entretien des lumières que la réflexion ne donne pas toujours.

Pourquoi faut-il qu'une vie trop courte l'ait empêché d'exécuter ce projet? Quel fruit nous aurions recueilli de ses voyages! Quels regrets ne nous laissent point ses lettres sur l'Italie, où il peint avec celle énergie qui lui est propre, les profondes impressions faites sur son âme, à la vue de ces lieux autrefois habiles par les maîtres de l'univers!

Cet ouvrage d'un genre neuf a été beaucoup critiqué; on a même cherché à le déprécier; et c'est déjà d'un heureux présage. L'envie ne déchire que ce qu'elle croit pouvoir devenir un droit à la gloire et un titre aux hommages de la postérité. Il n'y a que les hommes d'un goût solide, d'un esprit juste, d'une culture raisonnée, qui osent s'élever au-dessus de l'opinion vulgaire, et trouver les beautés là où elles se font remarquer.

Quoi qu'on ait dit des lettres sur l'Italie, on se plaît à suivre l'auteur dans sa marche; on aime à partager avec lui les divers sentiments qu'il éprouve.

Il soupire à Vaucluse, respire à Nice, admire à Gênes, s'instruit à Florence, et trouve réunies à Rome toutes les idées, toutes les sensations qui doivent naître au milieu d'une ville qui fut longtemps la capitale du monde; qui est encore le centre de l'univers, comme elle sera toujours le point le plus brillant dans la durée des siècles. Naples élève sa pensée; le Vésuve l'étonné et l'épouvante; et Poestum, où Sibaris n'est plus, le remplit d'une tendre mélancolie.