Avec quelle finesse il rapproche les idées faites pour se donner mutuellement du jour! Avec quel goût il démêle le vrai partout où il est! Avec quelle vivacité il sait le peindre! Comme son génie se plie facilement à tous les tons, s'élève, descend, plane, s'égare avec les objets, et apprécie tout, depuis le sublime jusqu'au gracieux, depuis le Panthéon jusqu'à un tableau du Correge! Que de philosophie répandue là où l'on ne s'attendait à trouver que des réflexions de goût! Il se pénètre du sentiment du beau qu'il retrouve partout, jusque dans les ruines; mais qui n'est nulle part mieux que dans son imagination grande et profonde, et surtout dans son âme sublime, digne de pleurer les Caton et les Tite, dont il foule les cendres avec respect.
Qu'on aime à voir le philosophe et le grand homme rendre hommage aux premiers sentiments de la nature, découvrir les racines par où il tient à l'espèce humaine, et établir, sur cette base, ses jouissances el son bonheur! Transporté dans une terre étrangère, s'il voit un mariage heureux, il songe à l'épouse qu'il aime; s'il rencontre un paysage riant el paisible, il désire que ses enfants y puissent jouer devant lui! s'il trouve des peuples qui chérissent l'hospitalité, son coeur se serre, il se rappelle qu'en se séparant de ses amis, il a laissé la moitié de lui-même; si ses regards sont frappés de grands exemples et de grandes leçons, il les recueille pour les siens avant d'en enrichir sa patrie.
On admire surtout le magistrat, qui ne perd jamais de vue les fonctions auxquelles il s'est généreusement consacré. Convaincu par une longue expérience, et plus encore par de profondes réflexions, que c'est des lois que dépendent le bonheur et la durée des empires, et que naissent tous les désordres tant reprochés à la méchanceté humaine, il se remplit des idées de réforme et d'amélioration, que sa bienfaisance et ses talents ont fait espérer à la France, et annoncé à toute l'Europe. Il n'entre point dans une ville, il ne traverse point une province, il ne visite point un gouvernement nouveau, qu'il n'examine les moeurs, les usages, les opinions du peuple, l'influence des grands, le génie ou le manège des ministres, les opérations grandes et franches, ou les petites combinaisons adroites et détournées des pouvoirs souverains: et l'on ne sait s'il est plus admirable dans cette étendue d'esprit qui saisit les détails, dans cette finesse qui démêle les nuances les plus déliées, dans cet instinct indéfinissable, quand on ne sait pas qu'une âme aimante le donne à un esprit juste; ou dans cette sagesse profonde qui pèse au poids de la raison, les abus et les ridicules, dans cette philosophie toujours douce et raisonnable qui souffre les préjugés en même temps qu'elle les condamne et les censure et dans cette sagacité longtemps exercée par la méditation qui lui fait démêler les ressorts cachés, d'où résultent chez le même peuple tant de mouvements contradictoires en apparence, et qu'on s'étonne de voir ramener à une cause unique, avec cette simplicité qui caractérise le génie.
Il y a des hommes célèbres, dignes de nos hommages et des regards de la postérité; mais dont l'éloge est fini lorsqu'on a une fois parlé où des batailles qu'ils ont gagnées, ou des grands talents qu'ils ont montrés dans l'administration de la chose publique, ou des services qu'ils ont rendus à la patrie dans les fonctions de la magistrature.
On ne connaîtrait qu'imparfaitement M. DUPATY, si l'on ignorait les précieuses qualités de son âme. Bon père, bon époux, ami sûr: les talents, qui deviennent parfois un présent funeste par le mauvais usage qu'on en fait, semblaient ne lui avoir été donnés que pour mieux pratiquer les devoirs de l'homme et les vertus du sage.
Dans un siècle où tant d'antres tourmentés par l'ambition, épient tous les moments, recherchent toutes les occasions de s'élever, emploient la plus grande partie de leur temps à briguer des places qui conduisent à la fortune ou au pouvoir, il montre ce noble désintéressement qui caractérisait les premiers philosophes; il foule aux pieds les richesses auxquelles on sacrifie tout depuis qu'un luxe sans bornes a porté la corruption dans tous les ordres de la société.
Généreux et compatissant, il regarde l'inégalité des fortunes comme une injustice que l'on doit réparer en secourant l'indigence. Il suffit d'être malheureux pour avoir un droit à ses bienfaits. Il ne fait point rougir ceux à qui il les offre. Comment pourraient-ils en être humiliés? il n'en exige aucune reconnaissance. Il veut surtout qu'ils restent ignorés.
Vous, qui faites payer si cher les secours que le besoin vous arrache à force d'importunités; qui vous récriez sans cesse contre la foule des infortunés qui fatiguent vos yeux; venez apprendre à rougir de votre insensibilité! Savez-vous pourquoi il y a tant d'indigents? C'est parce que vous tenez toutes les richesses dans vos mains avides. Pourquoi ce père, cette mère cl ces enfants sont exposés à toute la rigueur des saisons, sans toit qui les couvre, souffrant les horreurs de la faim? C'est parce que vous habitez des maisons somptueuses où votre or appelle tous les arts pour servir votre mollesse, et occuper votre oisiveté: c'est parce que votre luxe dévore en un jour la substance d'un millier d'hommes.
Ce n'est que parmi les sages que l'on trouve les exemples touchants de la vraie amitié, qui fut toujours la compagne fidèle de la vertu. Ce sentiment sublime et tendre, qui adoucit tant d'amertume, n'est point fait pour les méchants. Jamais il n'entra dans les âmes viles et corrompues. Qui mérita plus que M. DIPATY d'avoir des amis? Les sacrifices ne lui coûtaient rien, lorsqu'il fallait les servir. Sévère pour lui-même, il était indulgent pour les autres. Modeste et doux dans le commerce de la société, on oubliait son génie pour mieux jouir de son coeur. Il connaissait trop le prix du temps pour aller le perdre dans un monde frivole qui n'offre le plus souvent que des ridicules, et où l'esprit est longtemps sans recueillir une pensée* [* Entre plusieurs torts ridiculement graves que la frivolité cérémonieuse de nos moeurs reprochait à M. Dupaty, elle ne pouvait surtout lui pardonner de ne prendre aucune part aux puériles riens qui occupent les cercles. Il avait la bonne foi de convenir qu'il préférait la naïve simplicité de ses enfants à l'esprit faux, leurs jeux innocents à l'art toujours en représentation dans les sociétés et l'intimité de ses amis vrais aux fades attentions de ces complaisants à qui l'intérêt et la vanité inspirent des protestations aussi fausses que serviles. Par une suite du même principe, il ne rendait que très peu de visites. Les sérieuses occupations de sa charge et les grandes méditations auxquelles il se livrait, remplissaient presque tout son temps. Il ne concevait pas d'ailleurs que deux indifférents, dont l'un se soucie aussi peu de faire des visites que l'autre d'en recevoir, s'obstinent à s'ennuyer mutuellement avec cette persévérance et cette ponctualité qu'on peut regarder comme un de nos ridicules.] Il aimait surtout l'entretien des gens de- lettres et des savants. Il les attirait chez lui, non par ostentation, ni pour avoir l'air de les protéger; mais pour profiter de leurs lumières: il était fait pour les entendre et les juger. Il avait pour eux cette considération et ce respect que méritent des hommes qui ne veulent pour toute récompense de leurs travaux, que la gloire d'avoir éclairé leur siècle* [* Il est rare que la carrière des lettres soit celle qui mène à la fortune. Occupé du monde idéal sur lequel il promène ses regards sublimes, le génie voit à peine le monde qui l'admire; et plein de grandes conceptions, il dédaigne les petites adresses, les intrigues sourdes, les combinaisons méprisables par où la médiocrité s'élève ou enrichit. Pénétré de la dignité des gens de lettres, et mettant après la vertu, le talent au-dessus de tout, M. Dupaty avait fait de sa maison celle de tous les hommes de mérite; il suffirait de porter ce titre pour y être admis avec bienveillance, traité avec distinction, et prévenu de toutes les manières que la générosité peut inventer pour secourir le besoin, sans faire rougir la délicatesse.].
Si l'on veut se donner le spectacle des vertus antiques, il faut suivre M. DUPATY dans le sein de sa famille. Il faut le voir entouré de ses jeunes enfants, contempler avec complaisance sa vertueuse épouse dont la sollicitude maternelle est sans cesse occupée à écarter loin d'eux les dangers qui menacent la faiblesse de leur âge, partager avec elle les soins de leur éducation, afin qu'ils soient dignes de servir un jour la patrie* [* Il y a longtemps que l'on a demandé si l'éducation domestique est préférable à l'éducation publique. Quintillien chez les anciens, et Rollin chez nous, se sont décidés pour la seconde. Malgré leur autorité qu'il respectait, M. Dupaty, avait adopté l'éducation particulière. On ne peut nier qu'avec quelques inconvénients pour les moeurs, faciles à prévenir, l'éducation publique n'ait de grands avantages du côté de l'émulation, du développement des caractères et de l'égalité qu'elle met entre les jeunes citoyens de toutes les conditions. Il faut convenir aussi que l'éducation, privée, par la difficulté de trouver d'excellents maîtres, et de les conserver quand on les a, n'a que trop souvent les dangers de l'éducation publique sans eu réunir les avantages. Mais M. Dupaty, et sa vertueuse épouse, étaient les premiers instituteurs de leurs enfants; et cela fait disparaître toutes les difficultés.], sourire à leurs jeux innocents, applaudir à leurs progrès, les prendre dans ses bras, faire des voeux au ciel pour lui demander, non qu'ils soient riches et puissants, mais bienfaisants et justes. C'est ainsi qu'en remplissant les devoirs de citoyen et de père, il se consolait de l'injustice des hommes et de la haine des méchants.