M. DCC. LXXXVI.
ELOGE
DE GRESSET
Le véritable éloge d'un grand homme, ce sont ses actions et ses ouvrages: toute autre louange paraît assez inutile à sa gloire; mais n'importe: c'est un beau spectacle de voir une nation rendre des hommages solennels à ceux qui l'ont illustrée, contempler, pour ainsi dire, avec un juste orgueil, les monuments de sa splendeur et les titres de sa noblesse, et allumer une utile émulation dans le coeur de ses concitoyens par les éloges publics qu'elle décerne aux vertus et aux talents qui l'ont honorée.
Gresset était digne d'un tel hommage; et à qui, Messieurs, convenait-il aussi bien qu'à vous de le lui rendre? Sa gloire, qui brille avec éclat aux yeux de toute l'Europe, a pour vous quelque chose de plus touchant: vous la partagez avec lui. Cet illustre poète est né au milieu de vous, il a voulu vivre et mourir parmi vous; vous fûtes à la fois ses compatriotes, ses amis, les compagnons de ses travaux littéraires, les témoins de sa vie privée, les spectateurs de sa vertu; partout ailleurs on a admiré ses écrits; vous avez encore connu et chéri sa personne. C'est l'amitié qui semble aujourd'hui s'unir à la patrie pour honorer sa mémoire. En proposant son éloge à l'émulation publique, vous paraissez chercher une consolation à la douleur que vous cause sa perte dans les nouveaux monuments qu'elle s'empressera d'élever à sa gloire.
Oui, répandons des fleurs à l'envi sur la tombe du plus aimable des poètes. Quoiqu'aucun lien ne m'ait attaché à lui, mon zèle ne le cédera point au vôtre. Pour chérir sa mémoire, ne suffit-il pas d'avoir lu ses écrits, d'avoir entendu parler de ses vertus?
O Gresset, tu fus un grand poète. Tu fis beaucoup plus, tu fus un homme de bien. En vantant tes ouvrages, je ne serai point obligé de détourner mes yeux de ta conduite; la religion et la vertu ne s'indigneront pas contre les éloges donnés à tes talents. Heureux l'écrivain qui, comme toi, sait toujours les respecter et les suivre, et marquer leur auguste empreinte dans sa vie comme dans ses ouvrages!
Gresset entra de bonne heure dans cette société célèbre qui avait instruit sa jeunesse, et qui semblait offrir une retraite si douce aux hommes épris des charmes de l'étude et des lettres. Ce fut dans son sein que se forma le Poète des Grâces.
La voix publique lui a déféré ce titre, qui suffirait seul pour lui assurer le rang le plus distingué dans l'empire des Muses.
Tous les ouvrages qui portent le caractère du génie, semblent donner à leurs auteurs un droit égal aux hommages de la postérité. Les Muses partagent leurs présents entre leurs favoris; les couronnes qu'elles leur décernent sont différentes; il est difficile de décider quelles sont les plus brillantes. Les Sophocle, les Théocrite, les Tibulle, les Virgile, les Corneille, les la Fontaine, entrent ensemble au Temple de l'Immortalité; les roses qui couronnent Anacréon ne sont pas moins durables que les lauriers qui ceignent le front d'Homère; et si le grand caractère de ces poètes majestueux qui osèrent chanter les Héros et les Dieux impose plus de respect à la postérité, elle semble aussi sourire avec un plus doux sentiment de plaisir à ces poètes aimables, que les ris et les grâces ont inspirés.