Pourquoi cette réflexion ne peut-elle pas s'appliquer à tous ceux qui ont brillé par de grands talents? Le génie et la vertu ne sont ils pas destinés à s'unir par une alliance immortelle? L'une et l'autre n'ont-ils pas une source commune dans l'élévation, dans la fierté, dans la sensibilité de lame? Par quelle fatalité avons nous donc vu si souvent le génie déclarer la guerre à la vertu? Ecrivains plus célèbres encore par vos écarts que par vos talents, vous étiez nés pour adoucir les maux de vos semblables; pour jeter quelques fleurs sur le passage de la vie humaine, et vous êtes venus en empoisonner le cours. Vous vous êtes l'ait un jeu cruel de déchaîner sur nous toutes les passions terribles qui font nos misères et nos crimes? Que nous avons payé cher vos chefs-d'oeuvre tant vantés! Ils nous ont coûté nos moeurs, notre repos, notre bonheur, et celui de toute notre postérité, à laquelle ils transmettront d'âge en âge la licence et la corruption du nôtre!
Mais au milieu de ces funestes désordres, c'était un grand spectacle de voir l'un des plus beaux génies, dont le siècle s'honore, venger la Religion et la Vertu par son courage à suivre leurs augustes lois, et les défendre, pour ainsi dire, par l'ascendant de son exemple contre les attaques de tant de plumes audacieuses.
Heureux poète! vous pouviez goûter les doux fruits de votre gloire! Vous pouviez vous dire à vous-même: Jamais la basse flatterie, ni l'odieuse satyre ne profanèrent ma plume; mon nom n'alarme point la pudeur, et ne fait point frémir l'innocence. Le père ne veille point pour écarter mes ouvrages des mains de ses enfants. On ne voit point l'époux craindre qu'ils ne portent un funeste poison dans le coeur de sa jeune épouse. Dans tous les âges, ils rendront un témoignage honorable du caractère de leur auteur; et formant le goût des citoyens, sans corrompre leurs moeurs, ils leur présenteront souvent sous l'attrait d'un plaisir honnête, les utiles leçons de la sagesse et de la vérité".
Mais plus encore que vos ouvrages, votre vie rendra votre nom respectable et cher à la postérité. L'image de votre âme gravée dans le coeur de vos compatriotes qui se montrent aujourd'hui si jaloux d'honorer votre mémoire, fera encore aimer la vertu chez les générations futures, lorsqu'animés d'un sentiment patriotique, ils citeront les productions de votre génie, comme des monuments glorieux à leur pays; ils ajouteront: "Son coeur était encore au-dessus de ses talents;" il fut quelque chose de plus qu'un écrivain célèbre; il fut juste, modeste, sensible, bienfaisant, ami sincère, tendre époux, excellent citoyen".
Parmi ces sublimes philosophes, qui censurent si amèrement la conduite de Gresset, en est-il beaucoup dont la postérité pourra faire un semblable éloge? Voilà une gloire qu'ils n'ont pas même songé à lui disputer. Bornant toute leur ambition au mérite de bien écrire, ils ont fait de vains efforts pour rabaisser ses talents; ils ont osé entreprendre de l'avilir par ses vertus mêmes, et c'est par elles qu'il s'est élevé au-dessus de tous ses rivaux. Quelques-uns d'eux sont parvenus à la célébrité; lui seul a su mériter l'estime et la vénération publique. Tandis que leur absurde jalousie s'exhalait en clameurs impuissantes, tranquille, inaccessible à leurs faibles traits, il ne fut pas même tenté de les écraser par la supériorité de ses talents. Eh! comment leur malignité aurait-elle troublé son repos? Lui ôtait-elle quelque chose de sa vertu? Touchait-elle aux véritables fondements de sa gloire et de son bonheur.
Je me livre. Messieurs, au plaisir de m'étendre sur ce sujet; mais vous seul peut-être pourriez le bien remplir. Qui peut connaître aussi bien que vous des vertus qui ont brillé sous vos yeux, et dont vous avez joui vous-mêmes dans le commerce de l'illustre citoyen que vous regrettez? Combien de faits intéressants ne pourriez-vous pas nous apprendre, qui sont perdus pour le public, et qui échappent nécessairement à une plume étrangère?
Mais comment s'occuper des vertus de Gresset, sans penser à ce respectable prélat, dont il fut le disciple et l'ami? LAMOTHE ET GRESSET, que vos noms soient toujours unis, comme vos âmes le furent autrefois. Qu'ils volent ensemble à la postérité pour l'honneur et pour l'instruction de l'humanité. Que Gresset soit à jamais le modèle des gens de lettres, et Lamothe l'exemple des prélats! Lamothe! Grâce à vos vertus, nous avons cru voir un de ces saints évêques qui, jadis, illustrèrent le berceau du Christianisme, revivre au milieu de nous pour consoler la Religion éplorée, et affermir la piété chancelante. Dévoué tout entier au bonheur du troupeau qui vous était confié, vous mettiez votre félicité à vivre auprès de lui, et votre gloire à faire son bonheur; l'éclat et les richesses attachées à votre dignité, ne furent entre vos mains que les instruments de votre bienfaisance et de votre charité. Illustre prélat, recevez l'hommage de toutes les âmes honnêtes et sensibles; la vertu chez vous n'eut rien de la rudesse que lui prête quelquefois une humeur dure et sauvage; sévère envers vous-même, vous fûtes indulgent pour les autres. Votre zèle était pur; votre coeur était doux, votre esprit aimable et éclairé; votre vie fut le modèle des peuples soumis à votre autorité, et votre mort fut honorée de leurs larmes. Qu'il était difficile de les consoler de votre perte! Vous leur laissâtes du moins un puissant motif pour adoucir leurs regrets dans le zèle et dans la piété d'un prélat dès longtemps associé par vous-même à vos nobles travaux; c'était la destinée de l'Eglise d'Amiens d'être gouvernée successivement par des évêques faits pour donner à un siècle corrompu le spectacle des vertus qui brillèrent dans des temps plus heureux.
J'ai trop cédé peut-être au sentiment qui vient d'entraîner ma plume; mais non, Messieurs, un hommage rendu à l'illustre ami de Gresset, n'est point étranger à son éloge; et j'oserai toujours compter sur votre indulgence pour un écart qui aurait sa source dans un juste sentiment d'admiration pour les objets de votre amour et de vos regrets.
Quoiqu'un homme qui trouvait en lui-même la paix et le bonheur, dût être peu tourmenté par le désir de la célébrité, le goût des lettres ne laissa jamais les talents de Gresset absolument oisifs.
Un événement intéressant avait réveillé sa muse. Ce prince étonnant qui avait fixé l'attention de l'Europe, lorsqu'il n'était encore que l'héritier de la couronne de Prusse, venait de monter sur un trône fondé par la politique de son père, et qu'il devait lui-même affermir et illustrer par des prodiges de courage et de génie. L'enthousiasme de Gresset s'alluma pour un tel héros. Il reprit la lyre pour annoncer ses hautes destinées sur un ton digne de la gloire du poète et de celle du monarque.