Ce prince pour qui nul des grands talents qui brillaient en Europe n'était étranger, sut apprécier à la fois et ses éloges et son génie. Plusieurs rois avant lui avaient honoré les savants par des largesses. Frédéric sut donner à Gresset une preuve d'estime plus flatteuse et plus décisive; il composa lui-même une ode à sa louange, et lui accorda l'honneur d'être célébré à la face de l'Europe par un grand roi et par un héros. C'est ainsi que l'on vit, pour la première fois, peut-être, la poésie, dont la plus ordinaire fonction paraît être de flatter les princes, employée par un souverain à honorer le mérite d'un particulier. Pour produire ce phénomène, il fallait à la fois un monarque, qui au talent de vaincre et de régner, sût joindre encore le talent d'écrire, avec un noble enthousiasme pour les lettres, et un homme de lettres digne de justifier un si éclatant hommage de la part d'un tel monarque.
Parlerai-je, Messieurs, des charmantes productions dont Gresset n'a pas fait présent au public; mais dont vous fûtes les confidents? Qui n'a point désiré, par exemple, de lire l'Ouvroir? Celle pièce qui a fait une si vive sensation sur tous ceux qui en ont entendu la lecture, est-elle absolument perdue pour les lettres? Un ouvrage qui promettait une si douce jouissance à tous les gens de goût, ne leur causera-t-il que des regrets? Quelle main jalouse d'ajouter une nouvelle fleur à la couronne de Gresset, remplira enfin le voeu du public par ces dons précieux, auxquels il semble avoir tant de droits.
Je ne crois pas devoir passer sons silence des productions d'une autre espèce, qui me paraissent très intéressantes sous certains rapports; mais que d'autres pourraient bien ne pas voir du même oeil que moi.
La capitale voyait de temps on temps Gresset reparaître au milieu de l'Académie Française, dont il était membre. Chargé de porter la parole en qualité de Directeur à la tête de cette Compagnie, on sait quel langage il parla quelquefois et avec quelles dispositions il fut écouté.
Cette vigoureuse indignation que le vice inspira toujours aux âmes droites, était encore fortifiée dans celle de Gresset par l'habitude de cultiver la vertu au sein de la retraite, loin de cette ville immense dont les moeurs accoutument nécessairement nos yeux au spectacle de tous les excès, et ce sentiment profond se marqua quelquefois dans les discours dont je parle.
Ce fut sans doute pour le public une scène assez nouvelle de voir le Directeur de l'Académie Française, chargé de répondre à un discours de réception qui contenait le plus magnifique éloge de ce siècle, ne pas appuyer le sentiment de l'orateur; ne pas enrichir sur son enthousiasme; mais trouver que ce siècle n'est pas le meilleur des siècles possibles; croire, en dépit de toutes les lumières dont il se vante, que le plus fortuné de tous les âges n'est pas celui où un débordement de désolantes doctrines a renversé toutes les digues des passions irritées par les énormes besoins du luxe, et s'élever au nom de la raison et de la vérité, contre la corruption du goût et la dépravation des moeurs auxquelles il trouvait une origine commune.
Personne n'ignore que ce discours trouva beaucoup de censeurs, et personne n'en doit être surpris. La vérité des reproches qu'il fait à nos moeurs, eut peut-être été moins évidentes, s'il eût obtenu une approbation générale. On prétendit que le procédé de l'auteur était contraire à la bienséance; je ne vois aucun fondement à cette opinion, à moins qu'on ne dise qu'il est indécent de plaider la cause de la vertu dans un siècle où elle est devenue ridicule: car on ne voulait pas dire sans doute que le chef de l'Académie Française eût blessé la bienséance, pour avoir réclamé au milieu d'elle contre la corruption de la langue et du goût, ou pour avoir vengé les moeurs devant une Compagnie faite pour répandre les lumières, et, par conséquent les bonnes moeurs et les bons principes.
Au reste, Gresset n'était pas seulement destiné à faire la gloire de son pays, il devait encore en être le bienfaiteur. On sait combien son zèle contribua à l'établissement de l'Académie d'Amiens. Ainsi, Messieurs, les services que vous avez rendus, et que vous rendrez encore aux lettres et à votre patrie, sont autant de titres qui lui donnent des droits à la reconnaissance de ses concitoyens. Il dut goûter avec une vive satisfaction les fruits de cette heureuse entreprise, lorsqu'il vit vos lumières et votre zèle si puissamment secondés par les dépositaires de l'autorité dans votre province; vous n'oublierez jamais le nom de ce magistrat qui semble regarder le soin de contribuer aux succès et à la gloire de l'Académie, comme un des plus nobles devoirs de son administration. Ce n'est point assez pour lui d'encourager les Sciences, et de les exciter par ses bienfaits à des découvertes importantes au bien public; vous l'avez encore vu au milieu de vous, célébrer leurs merveilles avec noblesse et avec grâce; et joindre à la gloire de protéger les Lettres, celle de les cultiver lui-même avec succès.
Je rends sans scrupule cet hommage à votre Mécène, quelque répugnance qu'un écrivain honnête doive éprouver à louer un homme en place; il est toujours permis au citoyen de célébrer les protecteurs des Arts utiles à l'humanité.
Je ne quitterai point cette matière, sans rappeler un trait, qui me paraît également honorable à l'Académie et à Gresset. Cette Compagnie voulant lui donner un témoignage éclatant de son estime pour ses talents et de sa reconnaissance pour les obligations qu'elle avait à son zèle, le nomma Président perpétuel de l'Académie.