Le plan de Fabre et de ses complices étoit de s'emparer du pouvoir et d'opprimer la liberté par l'aristocratie pour donner un tyran à la France (9).
Il y avoit une faction que Fabre connaissoit parfaitement: c'étoit celle de Hébert, Proli, Ronsin. Cette faction étoit le point d'appui que Fabre vouloit donner à la sienne; comme elle arboroit l'étendard du patriotisme le plus exalté, en l'attaquant (10), il espéroit décréditer le patriotisme, arrêter les mesures révolutionnaires et pousser la Convention en sens contraire, jusqu'au modérantisme et à l'aristocratie. Comme les chefs de cette faction se mêloient aux patriotes ardents, en les frappant, il se proposoit d'abattre du même coup les patriotes, surtout ceux qui auroient été soupçonnés d'avoir eu quelques relations avec eux (11), surtout ceux qui avoient des fonctions publiques importantes au succès de la Révolution (12).
Cependant, Fabre ne dénonça pas la conspiration avec énergie, il attaqua assez légèrement quelques individus, sans démasquer la faction; il ne les attaqua pas le premier, et ne leur porta pas les coups les plus forts (13); il aima mieux mettre en avant quelques hommes qu'il faisoit mouvoir (14).
C'est qu'un conspirateur ne peut mettre au jour (15) le fond d'une conspiration, sans se dénoncer lui-même. Sa réputation étoit si hideuse et ses crimes si connus (16) qu'il se seroit exposé à des répliques trop foudroyantes de la part de ses adversaires, s'il les avoit combattus sans ménagement, et s'il s'étoit interdit les moyens de rallier leurs partisans à sa propre faction. On seroit tenté de croire qu'il n'étoit pas si mal avec eux qu'il vouloit le paraître; car il les attaqua de manière à relever leur crédit (17).
Il n'articula contre eux que des faits vagues et minutieux, lorsqu'il pouvoit leur reprocher des crimes. Ils jouissaient d'une réputation de patriotisme et il les fit admettre brusquement en arrestation par on décret faiblement motivé, et qui sembloit dicté par la passion et décrédité par la renommée de ceux qui l'avoient provoqué (18). Les détenus sembloient être des patriotes ardents, opprimés par des intrigans qui arboraient les couleurs du modérantisme. Pouvoit-on mieux servir des conspirateurs, à la veille de consommer leurs attentats? On avoit promis des faits contre eux (19). Le Comité de Sûreté générale les attendit en vain pendant près de deux mois. Quand (20) il fit son rapport, Fabre avoit paru se désister de sa dénonciation: Danton les justifia, en se réservant le droit de (21) témoigner la même indulgence pour leurs adversaires, c'est-à-dire pour Chabot et ses complices et particulièrement pour Fabre, son ami (22).
Ce n'étoit pas, en effet, aux conspirateurs que Fabre en youloit directement: c'étoit aux vrais patriotes et au Comité de Salut public, dont il vouloit s'emparer (23) avec ses adhérents.
Ils (24) ne cessoient de calomnier Pache et Hanriot; ils intriguaient (25), ils déclamoient surtout contre le Comité de Salut public. Les écrits de Desmoulins, ceux de Philippeaux étoient dirigés vers ce but; dès le mois de… (26), on croyoit avoir préparé sa destruction; on proposa et on en fit décréter le renouvellement. Les noms des chefs de la faction composoient la liste des membres qui devoient le remplacer. La Convention révoqua son décret; on continua de l'entraver, de le calomnier. On l'accusait d'avance de tous les événements malheureux qu'on espéroit. Tous les ennemis de la liberté avoient répandu le bruit qu'il vouloit livrer Toulon et abandonner les départements au-delà de la Duranoe (27); et la calomnie circuloit partout au sein de la Convention. La victoire de Toulon, celle de la Vendée et du Rhin le défendirent seules; mais la faction continua d'ourdir dans l'ombre son système d'intrigues, de diffamations et de dissolution. Cet acharnement à dissoudre le gouvernement au milieu de ses succès, cet empressement à s'emparer de l'autorité avoit pour but le triomphe de l'aristocratie et la résurrection de la tyrannie. C'est au temps où on livroit ces attaques au Comité qu'on repandoit ces écrits liberticides où on demandoit l'absolution des contre-révolutionnaires, où l'on prêchoit la doctrine du feuillantisme le plus perfide. Fabre présidoit à ce système de contre-révolution: il inspiroit (28) Desmoulins; le titre même de cette brochure (29) étoit destiné à concilier l'opinion publique aux chefs de cette coterie qui cachoient leurs projets sous le nom de Vieux Cordeliers, de vétérans de la Révolution. Danton, en qualité de président de ce Vieux Cardelier, a corrigé les épreuves de ses numéros; il y a fait des changements, de son aveu. On reconnoît son influence et sa main dans ceux de Philippeaux, et même de Bourdon. Les dîners, les conciliabules, où ils présidoient, étoient destinés à propager ces principes (30), et à préparer le triomphe de l'intrigue. C'est dans le même temps qu'on accueilloit à la barre les veuves des conspirateurs lyonnais (31), qu'on fesoit décréter des pensions pour celles des contre-révolutionnaires immolés par le glaive de la justice (32), que l'on arrachoit des conspirateurs à la peine de leurs crimes par des décrets surpris (33), que l'on cherchoit à rallier à soi les riches et l'aristocratie. Que pouvoient faire de plus des conspirateurs dans les circonstances? Ceux qui firent de telles tentatives à cette époque auroient agi et parlé ouvertement comme La Fayette dans des circonstances plus favorables au développement de leur système.
Camille Desmoulins (34), par la mobilité de son imagination et par sa vanité, était propre à devenir le séide de Fabre et de Danton. Ce fut par cette route qu'ils le poussèrent jusqu'au crime; mais ils ne se l'étoient attaché que par les dehors du patriotisme dont ils se couvraient. Demoulins montra de la franchise et du républicanisme en censurant (35) avec véhémence dans ses feuilles Mirabeau, La Fayette, Barnave et Lameth, au temps de leur puissance et de leur réputation, après les avoir loués de bonne foi (36).
Danton (37) et Fabre vécurent avec Lafayette, avec les Lameth (38); il eut à Mirabeau une obligation bien remarquable: celui-ci lui fit rembourser sa charge d'avocat au conseil; on assure même que le prix lui en a été payé deux fois. Le fait du remboursement est facile à prouver (39).
Les amis de Mirabeau se vantoient hautement d'avoir fermé la bouche à
Danton; et tant qu'a vécu ce personnage, Danton resta muet (40).