Je me rappelle une anecdote à laquelle j'attachai dans le temps trop peu d'importance: Dans les premiers mois de la Résolution, me trouvant à dîner avec Danton, Danton me reprocha de gâter la bonne cause, en m'écartant de la ligne où marchoient Barnave et les Lameth, qui alors commençoient à dévier des principes populaires (41).
A l'époque où parurent les numéros (42) du Vieux Cordelier, le père de Desmoulins (43) lui témoignait sa satisfaction et l'embrassait avec tendresse. Fabre, présent à cette scène, se mit à pleurer, et Desmoulins, étonné, ne douta plus que Fabre ne fut un excellent coeur et par conséquent un patriote (44).
Danton tâchait d'imiter le talent de Fabre, mais sans succès, comme le prouvent les efforts impuissants et ridicules qu'il fit pour pleurer, d'abord à la tribune des Jacobins, ensuite chez moi (45).
Il y a un trait de Danton qui prouve une âme ingrate et noire: il avoit hautement préconisé les dernières productions de Desmoulins: il avoit osé, aux Jacobins, réclamer en leur faveur la liberté de la presse, lorsque je proposai pour elles les honneurs de la brûlure (46). Dans la dernière visite dont je parle, il me parla de Desmoulins avec mépris: il attribua ses écarts à un vice privé et honteux, mais absolument étranger (47) à la Révolution (48). Laignelot était témoin (49). La contenance de Laignelot m'a paru équivoque: il a gardé à obstinément le silence (50). Cet homme (51) a pour principe de briser lui-même les instruments dont il s'est servi. Ils sont décrédités. Il n'a jamais défendu un seul patriote, jamais attaqué un seul conspirateur, mais il a fait le panégyrique de Fabre à l'assemblée électorale dernière (52); il a prétendu que les liaisons de Fabre avec les aristocrates et ses longues éclipses sur l'horizon révolutionnaire étaient un espionnage concerté entre eux pour connaître les secrets (53) de l'aristocratie.
Pendant son court ministère, il a fait présent à Fabre, qu'il avait choisi pour son secrétaire du sceau et pour son secrétaire intime, de sommes considérables puisées dans le Trésor public. Il a lui-même avancé 10 000 francs (54). Je l'ai entendu avouer les escroqueries et les vols de Fabre tels que des souliers appartenant à l'armée, dont il avoit chez lui magasin (55).
Il ne donna point asile à Adrien Duport, comme il est dit dans le rapport (56), mais Adrien Duport qui, le 10 août, concertoit avec la Cour le massacre du peuple, ayant été arrêté et détenu assez longtemps dans les prisons de Melun, fut mis en liberté par ordre du ministre de la justice Danton (57). Charles Lameth, prisonnier au Havre, fut aussi élargi, je ne sais comment (58). Danton rejeta hautement toutes les propositions que je lui fis d'écraser la conspiration et d'empêcher Brissot de renouer ses trames, sous le prétexte qu'il ne fallait s'occuper que de la guerre (59).
Au mois de septembre, il envoya Fabre en ambassade auprès de Dumouriez (60). Il prétendit que l'objet de sa mission étoit de réconcilier Dumouriez et Kellermann qu'il supposoit brouillés. Or, Dumouriez et Kellermann n'écrivoient jamais à la Convention nationale sans parler de leur intime amitié (61).
Dumouriez, lorsqu'il parut à la barre, appela Kellermann son intime ami (62), et le résultat de cette union fut le salut du roi de Prusse et de son armée (63). Et (64) quel conciliateur que Fabre pour deux généraux orgueilleux qui prétendoient (65) faire les destinées de la France!
C'est en vain que, dès lors, on se plaignoit à Danton et à Fabre de la faction girondine: ils soutenoient qu'il n'y avoit point là de faction et que tout étoit le résultat de la vanité et des animosités personnelles (66). Dans le même temps, chez Petion, où j'eus une explication sur les projets de Brissot (67), Fabre et Danton se réunirent à Petion pour attester l'innocence de leurs vues.
Quand je montrois à Danton le système de calomnie de Roland et des brissotins, développé dans tous les papiers publics, Danton me répondoit: "Que m'importe! L'opinion publique est une putain, la postérité une sottise!" (68).