Le mot de vertu faisoit rire Danton; il n'y avoit pas de vertu plus solide, disait-il plaisamment, que celle qu'il déployoit toutes les nuits (69) avec sa femme. Comment un homme, à qui toute idée de morale étoit étrangère, pouvoit-il être le défenseur de la liberté?
Une autre maxime de Danton étoit qu'il falloit se servir des fripons. Aussi étoit-il entouré des intrigans les plus impurs (70). Il professoit pour le vice une tolérance qui devoit lui donner autant de partisans qu'il y a d'hommes corrompus dans le monde (71). C'étoit (72) sans doute le secret de sa politique qu'il (73) révéla lui-même par un mot remarquable: "Ce qui rend notre cause foible, disoit-il à un vrai patriote, dont il feignoit de partager les sentimens (74), c'est que la sévérité de nos principes effarouche beaucoup de monde."
Il ne faut pas oublier les thés de Robert, où d'Orléans faisoit lui-même le punch, où Fabre, Danton et Wimpffen assistoient (75). C'était là qu'on cherchoit à attirer le plus grand nombre de députés de la Montagne qu'il étoit possible, pour les séduire ou pour les compromettre.
Dans le temps de l'assemblée électorale, je m'opposai de toutes mes forces à la nomination de d'Orléans, je voulus en vain inspirer (76) mon opinion à Danton; il me répondit que la nomination d'un prince du sang rendroit la Convention nationale plus imposante (77) aux yeux des rois (78) de l'Europe, surtout s'il étoit nommé le dernier de la députation. Je répliquai qu'elle seroit donc bien plus imposante encore s'il n'étoit nommé que le dernier suppléant; je ne persuadai point; la doctrine de Fabre d'Eglantine étoit la même que celle du maître ou du disciple, je ne sais trop lequel (79).
Chabot vota pour d'Orléans (80). Je lui témoignais tout bas ma surprise et ma douleur; il s'écria bien haut que son opinion étoit libre.
On a pu remarquer la consternation de Fabre d'Eglantine et de beaucoup d'autres, lorsque je fis sérieusement la motion de chasser les Bourbons, que les meneurs du côté droit avoient jetée en avant, avec tant d'artifice, et le concert des chefs brissotins et des intrigans de la Montagne pour la rejeter à cette époque. Cette contradiction est facile à expliquer: la motion venue (81) du côté droit popularisoit d'Orléans et échouait contre la résistance de la Montagne abusée par ce jeu perfide; faite par un montagnard, elle démasquait d'Orléans et le perdoit si le côté droit ne s'y étoit lui-même opposé. L'époque où je fis cette motion étoit voisine de celle où la conjuration de d'Orléans et de Dumouriez devoit éclater et éclata en effet (82). Ce fut alors que les brissotins continuèrent (83) de tromper la Convention et de rompre l'indignation publique en mettant sous la garde d'un gendarme d'Orléans et Silleri, qui riaient eux-mêmes de cette comédie qui leur donna le prétexte de parler à la tribune le langage de Brutus (84). C'est alors que Danton et Fabre, loin de dénoncer cette façon criminelle, se prêtèrent à toutes les vues de ses chefs (85). Joignez à cela le développement des trahisons de la Belgique.
Analysez (86) toute la conduite politique de Danton: vous verrez que la réputation de civisme qu'on lui a faite était l'ouvrage de l'intrigue et qu'il n'y a pas une mesure liberticide qu'il n'ait adoptée.
On le voit, dans les premiers jours de la Révolution, montrer à la Cour un front menaçant et parler avec véhémence dans le club des Cordeliers; mais bientôt il se lie avec les Lameth et transige avec eux: il se laisse séduire par Mirabeau et se montre aux yeux des observateurs l'ennemi des principes sévères. On n'entend plus parler de Danton jusqu'à l'époque des massacres du Champ-de-Mars: il avoit beaucoup appuyé aux Jacobins la motion de La Clos, qui fut le le prétexte de ce désastre et à laquelle je m'opposai. Il fut nommé le rédacteur (87) de la pétition avec Brissot. Deux mille patriotes sans armes furent assassinés par les satellites de La Fayette. D'autres furent jetés dans les fers. Danton se retira à Arcis-sur-Aube, son pays, où il resta plusieurs mois, et il y vécut tranquille. On a remarqué comme un indice de la complicité de Brissot que depuis la journée du Champ-de-Mars, il avoit continué de se promener paisiblement dans Paris; mais la tranquillité dont Danton jouissoit à Arcis-sur-Aube étoit-elle moins étonnante? Etoit-il plus difficile (88) de l'atteindre là qu'à Paris, s'il eût été alors pour les tyrans un objet de haine ou de terreur?
Les patriotes se souvinrent longtemps de ce lâche abandon de la cause publique; on remarqua ensuite que, dans toutes les crises, il prenait le parti de la retraite (89).
Tant que dura l'Assemblée législative, il se tut. Il demeura neutre dans la lutte pénible des jacobins contre Brissot et contre la faction girondine. Il appuya d'abord leur opinion sur la déclaration de guerre. Ensuite, pressé par le reproche des patriotes, dont il ne vouloit pas perdre la confiance usurpée, il eut l'air de dire un mot pour ma défense (90) et annonça qu'il observoit attentivement les deux partis et se renferma dans le silence. C'est dans ce temps-là que, me voyant seul, en butte aux calomnies et aux persécutions de cette faction toute-puissante, il dit à ses amis: "Puisqu'il veut se perdre, qu'il se perde; nous ne devons point partager son sort." Legendre lui-même me rapporta ce propos qu'il avoit entendu (91).