Tandis que la Cour conspiroit contre le peuple et les patriotes contre la Cour, dans les longues agitations qui préparèrent la journée du 10 août, Danton étoit à Arcis-sur-Aube; les patriotes désespéroient de le revoir. Cependant, pressé par leurs reproches, il fut contraint de se montrer et arriva la veille du 10 août; mais, dans cette nuit fatale, il vouloit se coucher, si ceux qui Tentouroient ne l'avoient forcé de se rendre à sa section où le bataillon (92) de Marseille étoit rassemblé. Il y parla avec énergie: l'insurrection étoit déjà décidée et inévitable. Pendant ce temps-là, Fabre parlementoit avec la Cour. Danton et lui ont prétendu qu'il n'étoit là (93) que pour tromper la Cour (94).

J'ai tracé quelques faits de son court ministère. Quelle (95) a été sa conduite durant la Convention? Marat fut accusé par les chefs de la faction du côté droit. Il commença par déclarer qu'il n'aimoit point Marat et par protester qu'il étoit isolé et qu'il se séparoit de ceux de ses collègues que la calomnie poursuivoit; et il fit son propre éloge ou sa propre apologie (96).

Robespierre fut accusé; il ne dit pas un seul mot si ce n'est pour s'isoler de lui (97).

La Montagne fut outragée chaque jour; il garda le silence. Il fut attaqué lui-même, il pardonna, il se montra sans cesse aux conspirateurs comme un conciliateur tolérant; il se fit (98) un mérite publiquement de n'avoir jamais dénoncé ni Brissot, ni Guadet, ni Gensonné, ni aucun ennemi de la liberté! (99). Il leur tendait sans cesse la palme de l'olivier et le gage d'une alliance contre les républicains sévères. La seule fois qu'il parla (100) avec énergie, ce fut la Montagne qui l'y força et il ne parla que de lui-même (101). Lorsque (102) Ducos lui reprocha de n'avoir pas rendu ses compte; il menaça le côté droit de la foudre populaire, comme d'un instrument dont il pouvoit disposer. Il termina son discours (103) par des propositions de paix. Pendant le cours des orageux débats de la liberté et de la tyrannie, les patriotes de la Montagne s'indignoient de son absence ou de son silence; ses amis et lui en cherchoient l'excuse dans sa paresse, dans son embonpoint, dans son tempérament. Il savoit bien sortir de son engourdissement lorsqu'il s'agissoit de défendre Dumouriez et les généraux ses complices (104); de faire l'éloge de Beurnonville, que les intrigues de Fabre avaient porté au ministère (105).

Lorsque quelque trahison nouvelle dans l'armée donnoit aux patriotes le prétexte de provoquer quelques mesures rigoureuses contre les conspirateurs du dedans et contre les traîtres de la Convention, il avoit soin de les faire oublier ou de les altérer, en tournant sans cesse l'attention de l'Assemblée vers de nouvelles levées d'hommes (106).

Il ne vouloit pas la mort du tyran (107); il vouloit qu'on se contentât de le bannir, comme Dumouriez qui étoit venu à Paris avec Westermann, le messager de Dumouriez auprès de Gensonné et tous les généraux, ses complices, pour égorger les patriotes et sauver Louis XVI. La force de l'opinion publique détermina la sienne et il vota contre son premier avis, ainsi que Lacroix, conspirateur décrié, avec lequel il ne put s'unir dans la Belgique que par le crime. Ce qui le prouve encore plus, c'est le bizarre motif qu'il donna de cette union: ce motif étoit la conversion de Lacroix, qu'il prétendoit avoir déterminé à voter la mort du tyran (108). Comment aurait-il fait les fonctions de missionnaire auprès d'un pécheur aussi endurci pour l'attirer à une doctrine qu'il réprouvoit lui-même (109)?

Il a vu avec horreur (110) la révolution du 31 mai; il a cherché à la faire avorter ou à la tourner contre la liberté, en demandant (111) la tête du général Hanriot, sous prétexte qu'il avoit gêné la liberté des membres de la Convention par une consigne nécessaire pour parvenir au but de l'insurrection qui étoit l'arrestation des conspirateurs (112).

Ensuite, pendant l'indigne procession qui eut lieu dans les Tuileries, Hérault, Lacroix et lui voulurent faire arrêter Hanriot, et lui firent ensuite un crime du mouvement qu'il fit pour se soustraire à un acte d'oppression qui devoit assurer le triomphe de la tyrannie. C'est ici que Danton déploya toute sa perfidie (113). N'ayant pu (114) consommer ce crime, il regarda Hanriot en riant et lui dit: "N'aie pas peur, va toujours ton train!", voulant lui faire entendre qu'il avoit eu l'air de le blâmer par bienséance et par politique, mais qu'au fond il étoit de son avis. Un moment après, il aborda le général à la buvette et lui présenta un verre d'un air caressant, en lui disant: "Trinquons, et point de rancune!" Cependant, le lendemain, irrité sans doute du dénouement heureux de l'insurrection, il osa la calomnier de la manière la plus atroce à la tribune et dit, entre autres choses, qu'on (115) avoit voulu l'assassiner, lui et quelques-uns de ses collègues. Hérault et Lacroix ne cessèrent de propager la même calomnie contre le général que l'on vouloit immoler (116).

J'ai entendu Lacroix et Danton dire: "II faudra que Brissot passe une heure sur les planches à cause de son faux passeport."

Lacroix disoit: "Si vous les faites mourir, la législature prochaine vous traitera de même (117)."