Les habitants de ce village nous firent un accueil qui nous dédommagea bien de l'indifférence des commis de la porte de Méaulens. Des citoyens de toutes les classes signalaient à l'envi leur empressement pour nous voir; le savetier arrêtait son outil prêt à percer une semelle, pour nous contempler à loisir; le perruquier abandonnant une barbe à demi faite, accourait au devant de nous le rasoir à la main; la ménagère, pour satisfaire sa curiosité, s'exposait au danger de voir brûler ses tartes. J'ai vu trois commères interrompre une conversation très animée pour voler à leur fenêtre; enfin nous goûtâmes pendant le trajet qui fut, hélas! trop court, la satisfaction flatteuse pour l'amour-propre de voir un peuple trop nombreux s'occuper de nous. Qu'il est doux de voyager, disais-je en moi-même! On a bien raison de dire qu'on n'est jamais prophète dans son pays; aux portes de votre ville on vous dédaigne; six lieues plus loin, vous devenez un personnage digne de la curiosité publique.

J'étais occupé de ces sages réflexions, lorsque nous arrivâmes à la maison qui était le terme de notre voyage. Je n'essaierai pas de vous peindre les transports de tendresse qui éclatèrent alors dans nos embrassements: ce spectacle vous aurait arraché des larmes. Je ne connais dans toute l'histoire qu'une seule scène de ce genre que l'on puisse comparera celle-là; lorsqu'Enée après la prise de Troyes aborda en Epire avec sa flotte, il y trouva Hélénus et Andromaque que le destin avait placés sur le trône de Pyrrhus. On dit que leur entrevue fut des plus tendres. Je n'en doute pas. Enée qui avait le coeur excellent, Hélénus qui était le meilleur Troyen du monde et Andromaque, la sensible épouse d'Hector, versèrent beaucoup de larmes, poussèrent beaucoup de soupirs dans cette occasion; je veux bien croire que leur attendrissement ne le cédait point au nôtre; mais après Hélénus, Enée, Andromaque et nous, il faut tirer l'échelle. Depuis notre arrivée, tous nos moments ont été remplis par des plaisirs.

Depuis samedi dernier je mange de la tarte en dépit de l'envie. Le destin a voulu que mon lit fût placé dans une chambre qui est le dépôt de la pâtisserie: c'était m'exposer à la tentation de manger toute la nuit; mais j'ai réfléchi qu'il était beau de maîtriser ses passions, et j'ai dormi au milieu de tous ces objets séduisants. II est vrai que je me suis dédommagé pendant le jour de cette longue abstinence.

Je le rends grâce, ô toi, qui d'une main habile,
Façonnant le premier une pâte docile
Présentas aux mortels ce mets délicieux.
Mais ont-ils reconnu ce bienfait précieux?
De tes divins talents consacrant la mémoire,
Leur zèle a-t-il dressé des autels à la gloire?
Cent peuples prodiguant leur encens et leurs voeux
Ont rempli l'univers de temples et de dieux;
Ils ont tous oublié ce sublime génie
Qui pour eux sur la terre apporta l'ambroisie.
La tarte, en leurs festins, domine avec honneur,
Mais daignent-ils songer à son premier auteur?

De tous les traits d'ingratitude dont le genre humain s'est rendu coupable, envers ses bienfaiteurs, voilà celui qui m'a toujours révolté; c'est aux Artésiens qu'il appartient à l'expier, puisqu'au jugement de tout l'Europe, ils connaissent le prix de la tarte mieux que tous les autres peuples du monde. Leur gloire demande qu'ils fassent bâtir un temple à son inventeur. Je vous dirai même, entre nous, que j'ai là-dessus un projet que je me propose de présenter aux états d'Artois. Je compte qu'il sera puissamment appuyé par le corps du clergé.

Mais c'est peu de manger de la tarte, il faut la manger encore en bonne compagnie; j'ai eu cet avantage. Je reçus hier le plus grand honneur auquel je puisse jamais aspirer: j'ai dîné avec trois lieutenants et avec le fils d'un bailli, toute la magistrature des villages voisins était réunie à notre table. Au milieu de ce Sénat brillait M. le lieutenant de Carvin, comme Calypso au milieu de ses nymphes. Ah! si vous aviez vu avec quelle bonté il conversait avec le reste de la compagnie comme un simple particulier, avec quelle indulgence il jugeait le Champagne qu'on lui versait, avec quel air satisfait il semblait sourire à son image, qui se peignait dans son verre! J'ai vu tout cela moi… Et cependant voyez combien il est difficile de contenter le coeur humain. Tous mes voeux ne sont pas encore remplis, je me prépare à retourner bientôt à Arras, j'espère trouver en vous voyant un plaisir plus réel que ceux dont je vous ai parlé. Nous nous reverrons avec la même satisfaction qu'Ulysse et Télémaque après vingt ans d'absence. Je n'aurai pas de peine à oublier mes baillis et mes lieutenants. Quelque séduisant que puisse être un lieutenant, croyez-moi, Madame, il ne peut jamais entrer en parallèle avec vous.

Sa figure, lors même que le Champagne l'a colorée d'un doux incarnat, n'offre point encore ce charme que la nature seule donne à la vôtre et la compagnie de tous les baillis de l'univers ne saurait me dédommager de votre aimable entretien.

Je suis avec la plus sincère amitié. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

De Robespierre. A Carvin, le 12 juin 1783.

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