[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Eloge de la Rose.
Transcrit en français moderne]
(Ce discours, écrit pour la réception d'un membre de la société des
Rosati, a été publié par Lucien Peise dans Quelques vers de Maximilien
Robespierre, page 35 et suiv.) (Le manuscrit original est fait d'un
cahier de 14 pages blanches, petit in-4° portant ce filigrane: M. Homo.
Le texte est surchargé de ratures et de corrections.)
ELOGE DE LA ROSE
La Rose croît pour tous les hommes, mais tous les hommes ne sont pas faits pour sentir ses charmes, le vulgaire y voit une fleur dont les couleurs plaisent à la vue et dont le parfum flatte agréablement l'odorat; le fleuriste imbécile ose lui préférer des fleurs dont la rareté fait le principal mérite; l'amant plus raisonnable, la considère avec complaisance comme l'image touchante des charmes les plus intéressants de celle qu'il aime, mais il n'appartient qu'à un très petit nombre d'êtres privilégiés de l'aimer pour elle-même et de lui rendre un hommage digne d'elle.
Parmi cette foule d'hommes automates qui, pleins d'une stupide admiration pour les biens méprisables que l'opinion a créés, contemplent avec une coupable indifférence les plus magnifiques ouvrages de la nature, et à qui la vue d'une rose n'a jamais rien inspiré, l'éternelle providence a fait naître et perpétuer une race choisie d'hommes sensibles et généreux qui la vengent de leur mépris par un culte aussi sincère qu'intéressant. La Rose ne s'offre jamais à leurs yeux sans réveiller en eux mille idées riantes, mille sensations délicieuses qui ne sont connues que des âmes délicates.
Ce n'est point un plaisir vulgaire qui s'arrête aux yeux et à l'odorat, c'est une jouissance exquise; c'est je ne sais quel charme inexprimable qui maîtrise à la fois leurs sens, leur âme et leur imagination. Ils passent l'hiver à la regretter, et le printemps à en jouir; l'hiver est pour eux l'absence de la rose: pour eux la rose est elle seule le printemps. Au retour de cette aimable saison, leur premier soin est d'aller lui rendre hommage sous l'ombrage naissant d'un bosquet solitaire. Zéphir même lui adresse des voeux moins sincères et lui prodigue des caresses moins vives.
L'ascendant de cette heureuse sympathie qui unit ces aimables mortels à la reine des fleurs, de ce magnétisme puissant qui les enchaîne par une attraction mutuelle, est sans contredit, un des plus grands mystères de la nature. Y a-t-il dans cette fleur une divinité cachée? est-ce une nymphe métamorphosée qui conserve encore sous cette forme nouvelle le double charme de la pudeur et de la beauté, et dont l'âme cherche à s'unir à leurs âmes sensibles et pures? Est-ce simplement une délicatesse d'organisation qui fait qu'ils sentent plus vivement la sagesse et la bonté du créateur qui brillent dans un de ses plus beaux ouvrages? C'est ce que nous n'osons décider. Quoi qu'il en soit, Monsieur, vous pouvez déjà entrevoir dans ce que je viens de dire, l'origine et la nature de l'institution connue sous le nom de Société des Rosatis. Déjà ce mot présente à votre esprit des idées bien plus étendues que celles qu'il rappelle au vulgaire ignorant et étranger à nos mystères. Eclairé par une lumière nouvelle, vous apercevez distinctement que quiconque dira que la société des Rosatis a pour base un amusement frivole ou une agréable fantaisie, donnera par cela seul une preuve certaine: qu'il est encore assis dans de profondes ténèbres. S'il est vrai de dire dans un sens: que l'amour de la rose constitue le véritable Rosati, ce sens équivoque ne peut qu'égarer les profanes; car pour en saisir toute l'étendue, il faut connaître encore ce que c'est que l'amour de la rose. Or, Monsieur, si vous réfléchissez sur le principe de ce sentiment que je viens de vous expliquer, vous verrez d'abord qu'il part de la même source d'où découlent tous les talents et toutes les vertus; c'est-à-dire une imagination sensible et riante et une âme à la fois douce et élevée. Aussi dans le sens vraiment orthodoxe, l'amour de la rose est précisément la même chose que l'amour de la vertu: un Rosati est effectivement un bon citoyen, un bon père de famille; un ami sincère, un amant fidèle. Si une fleur aimable a des droits sur son coeur, sera-t-il moins tendre pour sa maîtresse, pour ses amis, pour sa femme, pour ses enfants? Je conviens cependant que le titre de Rosati suppose encore d'autres qualités qui sont même le seul rapport sous lequel le vulgaire semble le connaître; je parle des talents agréables et de l'amabilité, car on se représente communément un Rosati sous l'idée d'un homme qui joint à l'agrément de faire de jolis vers, le mérite d'aimer le bon vin. Or, vous concevez. Monsieur, que tout cela est une suite des vertus fondamentales de la société et prend sa source dans l'amour de la rose: il n'est pas difficile à celui qui possède un esprit aimable et un bon coeur de boire de bon vin en bonne compagnie; il n'est pas plus difficile de faire de bons vers, cette vérité nous a été démontrée par un événement dont le souvenir nous est encore cher.
Nous avons vu dans nos assemblées des guerriers savants dont les mains ne semblaient destinées qu'à tenir le compas d'Uranie et à diriger les foudres de Mars; des magistrats orateurs accoutumés à régler la balance de la justice, consentir à essayer quelques airs sur le luth d'Anacréon; pleins d'une timide défiance, ils osaient à peine toucher cet instrument nouveau, de peur de n'en tirer que des sons discordants; les jeunes favoris des muses souriaient en voyant leur modeste embarras; le luth divin rendit sous leurs doigts des accords qu'Apollon et les Grâces écoutèrent avec transport. Ils nous enchantèrent sans nous surprendre; nous trouvions facilement l'explication de ce phénomène dans l'amour de la rose.
Vos yeux, Monsieur, s'ouvrent de plus en plus et vous commencez à découvrir sans nuage toute la noblesse et toute retendue de l'ordre des Rosatis: et déjà vous pouvez le définir vous-mêmes, la société des hommes de génie et des hommes vertueux, qui ont brillé chez toutes les nations et dans tous les siècles. Socrate, Anacréon, Epaminondas, Timoléon, Euripide, Démosthène, Aristide chez les Grecs; parmi les Romains les deux Scipions, Lucullus, Horace, Virgile, Cicéron et surtout Titus, Trajan, Antonin, Marc Aurèle, enfin Charlemagne, Charles V, Saint-Louis, Louis XII, Henri IV, Chaulieu, Catinat, Corneille, Fénelon, Vauban, Massilion, Condé chez les Français: voilà, Monsieur, une partie de ceux que nous comptons parmi nos frères.