C'est un sublime spectacle de voir les compagnies savantes, sans cesse occupées d'objets utiles à l'intérêt public, inviter le génie, par l'appât des plus flatteuses récompenses, à frapper sur les préjugés qui troublent le bonheur de la société.
Cette opinion impérieuse, qui voue à l'infamie les parents des malheureux qui ont encouru l'animadversion des lois, semblait avoir échappé jusqu'ici à leur attention. Vous avez eu la gloire, Messieurs, de diriger les premiers vers cet objet intéressant les travaux de ceux qui aspirent aux couronnes académiques. Un sujet si grand a éveillé l'attention du public; il a allumé parmi les gens de lettres une noble émulation. Heureux ceux qui ont reçu de la nature le génie nécessaire pour le traiter d'une manière qui réponde à son importance, et qui soit digne de la Société célèbre qui l'a proposé! Je suis loin de trouver en moi ces grandes ressources; mais je n'en ai pas moins osé vous présenter mon tribut: c'est le désir d'être utile; c'est l'amour de l'humanité qui vous l'offre; il ne saurait être tout à fait indigne de vous.
PREMIERE PARTIE.
La première des trois questions que j'ai à discuter pourra paraître, au premier coup d'oeil, offrir des difficultés insurmontables.
Comment découvrir l'origine d'une opinion qui remonte aux siècles les plus reculés? Comment démêler les rapports imperceptibles par lesquels un préjugé peut tenir à mille circonstances inconnues, à mille causes impénétrables? S'engager dans une pareille discussion, n'est-ce pas d'ailleurs s'exposer à rendre raison de ce qui n'est peut-être que l'ouvrage du hasard? N'est-ce pas vouloir chercher des règles au caprice et des motifs à la bizarrerie?
Telles sont les idées qui se présentèrent d'abord à mon esprit; mais j'ai réfléchi qu'en proposant cette question, vous aviez jugé par là même qu'elle n'était pas impossible à résoudre: votre autorité m'a séduit, et j'ai osé entreprendre cette tâche.
II m'a semblé d'abord qu'une observation très simple me découvrait les premières traces du préjugé dont je parle.
Quoique les bonnes et les mauvaises actions soient personnelles, j'ai cru remarquer que les hommes étaient partout naturellement enclins à étendre, en quelque sorte, le mérite ou les fautes d'un individu à ceux qui lui sont unis par des liens étroits. Il semble que les sentiments d'amour et d'admiration que la vertu nous inspire se répandent jusqu'à un certain point sur tout ce qui tient à elle; tandis que le mépris et l'indignation qui suivent le vice rejaillissent en partie sur ceux qui ont quelques rapports avec lui.
Tous les jours, on dit de cet homme, qu'il est l'honneur de sa famille; et de cet autre, qu'il en est la honte. On applique même cette idée à des liaisons plus générales, et par conséquent plus faibles; on intéresse quelquefois, pour ainsi dire, à la conduite d'un particulier la gloire d'une nation. Que dis-je? celle de l'humanité entière. N'appelle-t-on pas un Trajan, un Antonin, l'honneur de l'espèce humaine? Ne dit-on pas d'un Néron, d'un Caligula qu'il en est l'opprobre?
Ces manières de s'exprimer sont de toutes les langues, de tous les temps et de tous les pays; elles annoncent un sentiment commun à tous les peuples; et c'est dans cette disposition naturelle, que je trouve le premier germe de l'opinion dont je cherche l'origine. Modifiée chez les différents peuples par des circonstances différentes elle a acquis plus ou moins d'empire; ici elle est restée dans les bornes que lui prescrivaient la nature et la raison; là, elle a prévalu sur les principes de la justice et de l'humanité; elle a enfanté ce préjugé terrible, qui flétrit une famille entière pour le crime d'un seul, et ravit l'honneur à l'innocence même.