Vouloir expliquer en détail toutes les raisons particulières qui auraient pu influer sur ses progrès, ce serait un projet aussi immense que chimérique; je me bornerai dans cette recherche à l'examen des causes générales.

La plus puissante de toutes me parait être la nature du gouvernement.

Dans les Etats despotiques, la loi n'est autre chose que la volonté du Prince; les peines et les récompenses semblent être plutôt les signes de sa colère ou de sa bienveillance que les suites du crime ou de la vertu. Lorsqu'il punit, sa justice même ressemble toujours à la violence et à l'oppression.

Ce n'est point la loi, inexorable, incorruptible; mais sage, juste, équitable, qui procède au jugement des accusés avec l'appareil de ces formes salutaires qui attestent son respect pour l'honneur et pour la vie des hommes, qui ne dévoue un citoyen au supplice que lorsqu'elle y est forcée par l'évidence des preuves, mais qui par cette raison même imprime à celui qu'elle condamne une flétrissure ineffaçable.

C'est un pouvoir irrésistible, qui frappe sans discernement et sans règle; c'est la foudre qui tombe, brise, écrase tout ce qu'elle rencontre; dans un pareil gouvernement, la honte attachée au supplice est trop faible pour rejaillir jusque sur la famille de celui qui l'a subi.

D'ailleurs ce préjugé suppose des idées d'honneur poussées jusqu'au raffinement. Mais qu'est-ce que l'honneur dans les Etats despotiques? On sait qu'il est tellement inconnu dans ces contrées, que dans quelques-unes, en Perse par exemple, la langue n'a pas même de mot pour exprimer cette idée. Eh! comment des âmes dégradées par l'esclavage pourraient-elles outrer la délicatesse en ce genre? Au reste, ces raisonnements sont assez justifiés par l'expérience, puisque non seulement en Perse, mais en Turquie, à la Chine, au Japon et chez les autres peuples soumis au despotisme, on ne trouve aucune trace de l'opinion dont il s'agit ici.

Ce n'est pas non plus dans les véritables républiques qu'elle exercera sa tyrannie.

Là l'état d'un citoyen est un objet trop important, pour être abandonné à la discrétion d'autrui. Chaque particulier ayant part au gouvernement, étant membre de la souveraineté, il ne peut être dépouillé de cette auguste prérogative par la faute d'un autre; et, tant qu'il la conserve, l'intérêt et la dignité de l'Etat ne souffrent pas qu'il soit flétri si légèrement par les préjugés. La liberté républicaine se révolterait contre ce despotisme de l'opinion; loin de permettre à l'honneur de sacrifier à ses fantaisies les droits des citoyens, elle l'oblige de les soumettre à la force des lois et à l'influence des moeurs qui les protègent.

D'ailleurs chez des peuples où la carrière de la gloire et des dignités est toujours ouverte aux talents, la facilité de faire oublier des crimes qui nous sont étrangers, par des actions éclatantes qui nous sont propres, ne laisse point lieu au genre de flétrissure dont je parle; l'habitude de voir des hommes illustres dans les parents d'un coupable suffirait seule pour anéantir ce préjugé.

On pourrait ajouter une autre raison, qui tient au principe fondamental de l'espèce de gouvernement dont je parle. Le ressort essentiel des républiques est la vertu, comme l'a prouvé l'auteur de l'Esprit des Lois, c'est-à-dire la vertu politique, qui n'est autre chose que l'amour des lois et de la patrie; leur constitution même exige que tous les intérêts particuliers, toutes les liaisons personnelles, cèdent sans cesse au bien général. Chaque citoyen faisant partie de la souveraineté, comme je l'ai déjà dit, il est obligé à ce titre de veiller à la sûreté de la patrie, dont les droits sont remis entre ses mains: il ne doit pas épargner même le coupable le plus cher, quand le salut de la république demande sa punition. Mais comment pourrait-il observer ce pénible devoir, si le déshonneur devait être le prix de sa fidélité à le remplir? Soumettez Brutus à cette terrible épreuve, croyez-vous qu'il aura le triste courage de cimenter la liberté romaine par le sang de deux fils criminels? Non: une grande âme peut immoler à l'Etat la fortune, la vie, la nature même, mais jamais l'honneur.