Ici j'ai encore l'avantage de voir que mon système n'est point démenti par les faits. Un coup d'oeil jeté sur l'histoire des anciennes républiques suffit pour me convaincre que le préjugé dont je parle en était banni.
A Rome, par exemple, le décemvir Appius Claudius, convaincu d'avoir opprimé la liberté publique, souillé du sang innocent de Virginie, meurt dans la prison d'où il allait sortir pour subir la peine due à tant de forfaits. La famille de Claudius fut-elle déshonorée? Non: immédiatement après sa mort, je vois Caïus Claudius son oncle briller encore aux premiers rangs des citoyens, soutenir avec hauteur les prérogatives du Sénat, s'élever contre les entreprises des Tribuns avec cette fierté héréditaire que ses ancêtres avoient toujours déployée dans les affaires publiques. Ce qui me paraît surtout caractériser l'esprit de la nation relativement à l'objet dont il est ici question, c'est que dans les discours que les historiens de la république prêtent à Claudius dans ces occasions, ce Romain ne craint pas de rappeler au peuple le souvenir de ces mêmes décemvirs dont son neveu avait été le chef. Il y a plus; je vois le fils même de cet Appius gouverner, en qualité de tribun militaire, la république dont son père avait été l'oppresseur et la victime.
La punition des autres décemvirs ne ferma pas non plus le chemin des honneurs à leurs familles. A peine le peuple a-t-il condamné Duillius, qu'il choisit pour tribun un citoyen de son sang et de son nom. Les jugements qui flétrirent Fabius Vibulanus, Marcus Cervilius et M. Cornelius ne précèdent que de quelques années l'élévation de leurs proches au tribunal militaire et au consulat.
M. Manlius accusé d'avoir conspiré contre la république est condamné à être précipité du haut de la roche Tarpéienne: quatorze ou quinze ans après son supplice, les Romains défèrent à Publius Manlius, l'un de ses descendants, avec le titre de dictateur, la puissance la plus absolue à laquelle un citoyen puisse aspirer.
Je ne finirais pas si je voulais épuiser tous les exemples de ce genre que l'histoire me présente. Je me contenterai de rappeler encore ici celui d'une nation voisine dont les moeurs sont une nouvelle preuve de mon système: tout le monde sait que l'Angleterre, qui, malgré le nom de monarchie, n'en est pas moins une véritable république, a secoué le joug de l'opinion qui fait l'objet de nos recherches.
Quels sont donc les lieux où elle domine? Ce sont les monarchies: c'est là que secondée par la nature du gouvernement, soutenue par les moeurs, nourrie par l'esprit général, elle semble établir son empire sur une base inébranlable.
L'honneur, comme on l'a souvent remarqué, l'honneur est l'âme du gouvernement monarchique; non pas cet honneur philosophique, qui n'est autre chose que le sentiment exquis qu'une âme noble et pure a de sa propre dignité, qui a la raison pour base et se confond avec le devoir, qui existerait même loin des regards des hommes sans autre témoin que le Ciel et sans autre juge que la conscience; mais cet honneur politique dont la nature est d'aspirer aux préférences et aux distinctions, qui fait que l'on ne se contente pas d'être estimable, mais que l'on veut surtout être estimé, plus jaloux de mettre dans sa conduite de la grandeur que de la justice, de l'éclat et de la dignité que [de] la raison; cet honneur qui tient plus à la vanité qu'à la vertu, mais qui, dans l'ordre politique, supplée à la vertu même, puisque, par le plus simple de tous les ressorts, il force les citoyens à marcher vers le bien public lorsqu'ils ne pensent aller qu'au but de leurs passions particulières; cet honneur enfin souvent aussi bizarre dans ses lois que grand dans ses effets; qui produit tant de sentiments sublimes et tant d'absurdes préjugés, tant de traits héroïques et tant d'actions extravagantes; qui se pique ordinairement de respecter les lois, et quelquefois aussi se fait un devoir de les enfreindre; qui prescrit impérieusement l'obéissance aux volontés du Prince; et cependant permet de refuser ses services, à quiconque se croit blessé par une injuste préférence; qui ordonne en même temps de traiter avec générosité les ennemis de la patrie, et de laver un affront dans le sang du citoyen.
Ne cherchons point ailleurs que dans ce sentiment, tel que nous venons de le peindre, la source du préjugé dont il est ici question. Si l'on considère la nature de cet honneur, fertile en caprices, toujours porté à une excessive délicatesse, appréciant les choses par leur éclat plutôt que par leur valeur intrinsèque, les hommes par des accessoires, par des titres qui leur sont étrangers, plutôt que par leurs qualités personnelles, on concevra facilement comment il a pu livrer au mépris ceux qui tiennent à un scélérat flétri par la société.
Il pouvait établir ce préjugé d'autant plus aisément, qu'il était encore favorisé par d'autres circonstances relatives à la nature du gouvernement dont je parle. L'Etat monarchique exige nécessairement des prééminences, des distinctions de rangs; surtout un corps de noblesse, regardé comme essentiel à sa constitution, suivant ce principe, que Bacon a développé avant Montesquieu: sans nobles point de monarque; sans monarque, point de nobles. Dans ce gouvernement, l'opinion publique attache nécessairement un prix infini à l'avantage de la naissance; mais cette habitude même de faire dépendre l'estime que l'on accorde à un citoyen de l'ancienneté de son origine, de l'illustration de sa famille, de la grandeur de ses alliances, a déjà des rapports assez sensibles avec le préjugé dont il est question. La même tournure d'esprit qui fait que l'on respecte un homme parce qu'il est né d'un père noble, qu'on le dédaigne parce qu'il sort de parents obscurs, conduit naturellement à le mépriser lorsqu'il a reçu le jour d'un homme flétri, ou qu'il l'a donné à un scélérat.
Combien d'autres circonstances particulières ont pu augmenter l'influence de ces causes générales dans les monarchies modernes, et surtout en France!