Les anciennes lois françaises ne punissaient les crimes des nobles que par la perte de leurs privilèges; les peines afflictives étaient réservées pour le roturier ou vilain; dans la suite le clergé fut aussi affranchi par ses prérogatives de cette dernière espèce de punitions.

Quel obstacle pouvait trouver alors le préjugé qui déshonorait les familles de ceux qui étaient condamnés au supplice? il ne s'attachait qu'à cette partie de la nation, avilie pendant tant de siècles par la plus dure et la plus honteuse servitude.

S'il eût attaqué les deux corps qui dominaient dans l'Etat, s'il eût mis en danger l'honneur des seuls citoyens dont les droits parussent alors dignes d'être respectés, il est probable qu'il aurait été bientôt anéanti

Nous avons d'autant plus de raison de le croire, qu'il n'a jamais pu étendre son empire jusqu'aux grandes maisons du royaume. Aujourd'hui que les nobles ont été soumis aux punitions corporelles, la famille d'un illustre coupable échappe encore au déshonneur. Tandis que le gibet flétrit pour jamais les parents du roturier, le fer qui abat la tête d'un Grand n'imprime aucune tache à sa postérité.

Mais par la raison contraire, cette opinion cruelle s'est établie sans peine dans des temps de barbarie où elle frappait à loisir sur un peuple esclave, si méprisable aux yeux de ce clergé puissant et de cette superbe noblesse qui l'opprimaient.

Je ne dirai plus qu'un mot sur ce sujet, pour observer que ce même préjugé pouvait être encore fortifié par une coutume bizarre, qui régna longtemps chez la plupart des nations de l'Europe: je parle du combat judiciaire.

Lorsque cette absurde institution décidait de toutes les affaires civiles et criminelles, les parents de l'accusé étaient souvent obligés de devenir eux-mêmes parties dans le procès d'où dépendait son sort. Lorsque sa faiblesse, ses infirmités, son sexe surtout ne lui permettaient pas de prouver son innocence l'épée à la main, ses proches embrassaient sa querelle et combattaient à sa place. Le procès devenait donc en quelque sorte pour eux une affaire personnelle, la punition de l'accusé était la suite de leur défaite; et dès lors il était moins étonnant qu'ils en partageassent la honte, surtout chez des peuples qui ne connaissaient d'autre mérite que les qualités guerrières.

SECONDE PARTIE.

Après avoir cherché l'origine du préjugé qui fait l'objet de nos réflexions, j'ai à discuter une seconde question peut-être plus intéressante encore: ce préjugé est-il plus nuisible qu'utile?

J'avoue que je n'ai jamais pu concevoir comment les sentiments pouvaient être partagés sur un point que la raison et l'humanité décident si clairement. Aussi quand j'ai vu une société savante aussi distinguée proposer cette question, je n'ai jamais cru que son intention fût d'offrir un problème à résoudre; mais seulement une erreur funeste à combattre, un usage barbare à détruire, une des plaies de la société à guérir.