Dans toute société bien constituée, il est des tribunaux établis par tes lois pour juger les crimes suivant des formes invariables, faites pour servir de sauvegarde à l'innocence et de rempart à la liberté civile, mais ces principes sacrés sur lesquels portent les premiers fondements du bonheur public, le préjugé permet-il de les suivre avec rigueur?
Un de ses premiers effets est de forcer les familles à solliciter sans cesse des ordres supérieurs contre les particuliers, dont les inclinations perverses ou les passions ardentes semblent leur annoncer un funeste avenir. C'est en vain que l'intérêt général semble réclamer contre leurs démarches; le voeu public invoque lui-même ce secours en faveur des citoyens honnêtes que menace cette opinion fatale. Car après tout nos moeurs en général ne sont point cruelles; le préjugé nous révolte en nous subjuguant; nous ne voyons pas sans épouvante les suites affreuses qu'il traîne après lui; l'intervention de l'autorité se présente à nous comme le seul moyen de les prévenir, et nous le saisissons avec empressement.
Nous connaissons les inconvénients qu'il entraîne; nous savons que les alarmes d'une famille peuvent être pour des parents malintentionnés un prétexte aux vengeances domestiques, un instrument d'injustice et d'oppression; nous sentons que la jalousie d'un frère ambitieux, la haine dune marâtre cruelle, les intrigues d'une perfide épouse, peuvent faire quelquefois tout le crime du malheureux contre qui l'on conspire au pied du trône: et nous ne pourrons nous défendre d'un sentiment d'effroi, si nous songeons qu'alors ces citoyens en butte à des accusations clandestines, ayant pour juges leurs adversaires mêmes, sont privés de tous les secours que les formes ordinaires de la justice présentent à l'innocence pour confondre la calomnie.
Mais ces inconvénients et tant d'autres nous paraissent encore préférables à tous les malheurs qui suivent le plus odieux des préjugés. Contre un mal si redouté, il n'est point de remède si violent que nous ne puissions employer sans effroi.
Cependant que faut-il penser d'un fléau qui a pu nous familiariser avec une pareille ressource, et qui seul perpétue encore parmi nous un usage si pernicieux en lui-même.
Oui, sans lui les Lettres de cachet seraient ignorées parmi nous, et nous venions bientôt ce mot effacé de notre langue. La tranquillité publique et la puissance royale établies désormais fur des fondements inébranlables, ne nous permettent pas même de prévoir aucun de ces événements funestes, qui peuvent forcer le gouvernement à employer ces ressorts extraordinaires et violents. L'auguste bonté de nos souverains, qui se fait une loi d'en restreindre l'usage avec tant de sévérité, s'empresserait de l'abolir entièrement; mais aussi longtemps que nous conserverons l'habitude d'envelopper l'innocence dans la proscription du crime, il nous faudra des Lettres de cachet, et nous ne cesserons de les invoquer contre notre propre folie.
Que sera-ce lorsque les familles n'auront pu recourir à ces précautions funestes, et que le crime d'un particulier aura éveillé l'attention de la police? C'est alors que l'on verra tous ceux qui tiennent au coupable par quelque lien, se liguer pour l'arracher à la peine qui le menace. Tour ce que peut le crédit, la faveur, les richesses, l'amitié, la bienfaisance, le zèle, le courage, le désespoir, toutes les passions humaines exaltées par le plus puissant de tous les intérêts, tout est prodigué pour imposer silence à la loi; à chaque délit qu'elle veut réprimer, elle voit se former contre elle une nouvelle conspiration, plus ou moins redoutable, suivant le degré de crédit et de considération dont jouit la famille du criminel. Eh! qui pourrait faire un crime à ces infortunés de réunir toutes leurs forces pour échapper à un tel désastre? La commisération publique se range elle-même de leur parti. Quels étranges contrastes! L'intérêt de la société demande la punition du coupable; et la société elle-même est en quelque sorte contrainte à faire des voeux pour son salut. Une foule de citoyens irréprochables est placée entre les magistrats et l'accusé; pour frapper celui-ci, il faut qu'ils plongent dans le coeur des autres le glaive dont ils sont armés pour punir le crime. Que je plains un juge réduit à cette situation cruelle, où il ne peut déployer la sévérité de son ministère, sans immoler à la fois la vertu, l'innocence, les talents, la beauté! La loi, toujours inexorable, lui crie: Armez votre âme d'un triple airain; frappez sans faiblesse et sans pitié. Mais l'humanité, la nature, l'équité même, lui demandent grâce pour une famille que sa bienfaisance, ses moeurs, ses services, ont rendue respectable et chère à toute la contrée qu'elle habite; à leur voix touchante se mêlent les gémissements de tout un peuple, qui partage l'horreur de sa situation; au deuil, à la consternation qui glace tous les coeurs, vous diriez que tous les citoyens font la famille de l'accusé; le spectacle de la douleur publique redouble et justifie la sensibilité des magistrats. Ah! ce n'est point contre le vice qu'il faut ici se tenir en garde, c'est contre leurs propres vertus qu'ils ont à se défendre…
Je veux croire cependant que dans des combats si dangereux, l'inflexible sévérité triomphera toujours; je veux croire que tant de penchants impérieux ne mettront jamais le plus faible poids dans la balance de la justice; je veux croire qu'un juge ne se laissera jamais égarer par quelqu'une de ces illusions, qui séduisent si facilement l'homme même le plus vertueux; mais enfin malheur au peuple dont les préjugés semblent imprimer à la sagesse même des lois un caractère d'injustice et de férocité, et qui pour compter sur leur exécution a besoin que ses magistrats soient toujours capables de s'élever à l'héroïsme d'une vertu presque barbare.
Mais c'est surtout auprès du souverain que l'on fera les plus grands efforts, pour sauver les coupables: le pouvoir de faire grâce réside en ses mains. Il est vrai que le dépôt de la félicité d'un peuple dont il est chargé, élève son âme au-dessus des mouvements d'une sensibilité vulgaire, et lui inspire une sainte réserve dans la dispensation de cette sorte de bienfaits. Mais ici tant de circonstances impérieuses se réuniront souvent en faveur des familles! tant d'objets touchants s'offriront à l'humanité du Prince! tant de raisons séduisantes seront présentées même à sa sagesse… comment la clémence pourrait-elle demeurer toujours inexorable quand la justice elle-même tremble de punir? On lui arrachera la grâce du coupable; mais, dans le moment même où son coeur combattu la laissera échapper, il sera forcé de gémir sur la bizarrerie d'un peuple frivole, dont les préjugés font violence à la juste sévérité des lois, et ébranlent les principes salutaires qui font la base de l'ordre public.