Ce que je viens de dire, Messieurs, me paraît suffisant, pour mettre tous les esprits à portée de décider si le préjugé dont il est question est plus nuisible qu'utile à la société.

J'ai fait voir que ses prétendus avantages sont chimériques et nuls, son injustice extrême et ses inconvénients affreux.

C'est dire assez que nous devons réunir toutes nos forces pour le détruire: mais la manière dont vous avez posé la question qui me reste à discuter m'a paru mériter une attention particulière.

Quels sont, demandez-vous, les moyens de détruire le préjugé, ou de parer aux inconvénients qui en résultent, si l'on jugeait qu'il fût nécessaire de le conserver en partie?

Cet énoncé nous invitait à examiner si le préjugé, restreint dans certaines bornes, ne pouvait pas produire quelques bons effets, et s'il ne serait pas encore plus utile de le modérer que de l'anéantir entièrement. Cette marche convenait qans doute à la sagesse d'une Compagnie savante, qui, cherchant à éclaircir une question importante au bien public, se proposait d'engager les Gens de Lettres à examiner un si grand sujet sous toutes les faces, et à le discuter avec toute l'exactitude et toute la profondeur qu'il demande.

Pour moi, l'idée que je me suis formée de l'abus dont je parle, ne me permet pas d'admettre ici aucun tempérament, et mes principes me conduisent directement à la destruction totale du préjugé.

Je sais qu'il est chez tous les hommes, comme je l'ai observé dans la première partie de ce discours, un sentiment équitable et naturel qui fait dépendre jusqu'à un certain point la considération attachée à une famille, du mérite ou des vices de chacun de ses membres. Cette manière de penser, commune à toutes les nations, est bonne, raisonnable, utile à la société; mais, encore un coup, ce n'est point là le préjugé dont il est ici question. Ce discours n'a pour objet que cette opinion meurtrière, particulière à certains peuples, qui, couvrant d'un opprobre éternel les parents d'un coupable que les lois ont puni, les rendent à jamais des objets de mépris et d'horreur pour le reste de la société: voilà l'abus qu'il faut anéantir.

En le frappant, ne craignons pas de détruire en même temps cette opinion primitive et modérée qui distribue avec équité le blâme et la honte aux familles des coupables. Elle survivra toujours à la ruine de notre préjugé: c'est à elle que tous nos efforts nous ramèneront naturellement, sans qu'il soit besoin de nous en occuper; il ne serait pas même en notre pouvoir de l'étouffer, elle tient à la nature même des choses. Jamais dans aucune société les grandes actions ou les crimes d'un particulier ne seront absolument indifférents à la gloire de fa famille. Mais si cette vaine terreur nous engageait à user de ménagements envers le préjugé, nous ne ferions contre lui que d'impuissantes tentatives; si nous craignons de passer le but, nous le manquons. Les précautions que nous prendrions pour conserver une partie du préjugé, ne feraient que l'affermir davantage.

Quoi! lorsque nous avons besoin de faire les plus grands efforts pour déraciner une opinion terrible, fortifiée par le temps, cimentée par l'habitude, entretenue par les causes les plus puissantes, la crainte d'obtenir un succès trop complet est-elle donc le soin qui nous doive inquiéter? Non, ne songeons point à modérer l'usage de nos forces quand nous ne saurions les déployer toutes avec trop de courage. Bannissons tous ces vains scrupules, dégageons-nous de toutes ces entraves, et marchons d'un pas ferme à la ruine du préjugé.

Mais ici une réflexion m'arrête. Ne nous flattons-nous point d'une vaine espérance ì Est-il vraiment quelque moyen de guérir les hommes d'un mal si invétéré? L'abus que nous attaquons n'est-il pas destiné à triompher éternellement de tous les efforts de la raison? Ainsi parle le vulgaire; maïs l'homme qui pense rejette ce funeste présage.